Nous nous sommes quittés en nous disant tout bas
Qu'au bord de l'eau, le soir, nous ne viendrions pas.
Mais, à l'heure ordinaire, une invincible envie
Me prit d'aller tout seul à l'arbre accoutumé
Rêver aux voluptés de ce corps tant aimé,
Promener mon esprit par toutes nos caresses,
Me coucher sur cette herbe et sur son souvenir.
Quand j'approchai, grisé des anciennes ivresses,
Elle était là, debout, me regardant venir.
Depuis lors, envahis par une fièvre étrange,
Nous hâtons sans répit cet amour qui nous mange.
Bien que la mort nous gagne, un besoin plus puissant
Nous travaille et nous force à mêler notre sang.
Nos ardeurs ne sont point prudentes ni peureuses;
L'effroi ne trouble pas nos regards embrasés;
Nous mourons l'un par l'autre, et nos poitrines creuses
Changent nos jours futurs comme autant de baisers.
Nous ne parlons jamais. Auprès de cette femme
Il n'est qu'un cri d'amour, celui du cerf qui brame.
Ma peau garde sans fin le frisson de sa peau
Qui m'emplit d'un désir toujours âpre et nouveau,
Et si ma bouche a soif, ce n'est que de sa bouche!
Mon ardeur s'exaspère et ma force s'abat
Dans cet accouplement mortel comme un combat.
Le gazon est brûlé qui nous servait de couche,
Et, désignant l'endroit du retour continu,
La marque de nos corps est entrée au sol nu.
Quelque matin, sous l'arbre où nous nous rencontrâmes,
On nous ramassera tous deux au bord de l'eau.
Nous serons rapportés au fond d'un lourd bateau,
Nous embrassant encore aux secousses des rames.
Puis, on nous jettera dans quelque trou caché,
Comme on fait aux gens morts en état de péché.
Mais alors, s'il est vrai que les ombres reviennent,
Nous reviendrons, le soir, sous les hauts peupliers,
Et les gens du pays, qui longtemps se souviennent,
En nous voyant passer, l'un à l'autre liés,
Diront, en se signant, et l'esprit en prière:
«Voilà le mort d'amour avec sa lavandière.»
Au bord de l'eau a paru dans la République des Lettres du 20 mars 1876, sous le pseudonyme de Guy de Valmont.
Voici un fragment d'une lettre, d'un tour ironique, que Maupassant écrivait à son ami, M. Robert Pinchon (11 mars 1876):
«J'ai fait une pièce de vers qui va d'un coup me faire passer la réputation des plus grands poètes: elle paraîtra le 20 de ce mois dans la République des Lettres, si l'éditeur-propriétaire ne la lit pas, car cet homme est un catholique forcené, et ma pièce, chaste de termes, est ce qu'on peut faire de plus immoral et impudique comme images et donnée. Flaubert, plein d'enthousiasme, m'a dit de l'envoyer à Catulle Mendès, directeur de cette revue; ce dernier, complètement renversé, va essayer de la faire passer malgré le propriétaire; puis il l'a lue à plusieurs membres du Parnasse; on en a parlé, et samedi dernier, à un dîner littéraire auquel assistait Zola, il paraît que j'ai fait le sujet de la conversation, pendant une heure, entre hommes qui ne me connaissent pas du tout. Zola écoutait sans rien dire. Mendès m'a présenté à quelques Parnassiens qui m'ont accablé de compliments. Mais seulement c'est raide de publier l'histoire de deux jeunes gens qui meurent à force de..... Je me demande si, comme l'illustre Barbey d'Aurevilly, je ne vais pas être appelé devant le juge d'instruction.»