En toute occasion doit le gêner beaucoup.
Quand il dîne, il suspend sa serviette à son cou
Pour ne point maculer son plastron de chemise
Qu'il a d'ailleurs poivré de tabac, car il prise.

Une fois au salon il s'assied à l'écart,
Tout seul dans un coin noir, ou bien s'en va sans morgue
A la cuisine auprès du fourneau bien chaud, car
Il sait qu'en digérant il ronfle comme un orgue.

Il fait des jeux de mots avec sérénité;
Vous appelle: «ma chatte» et: «ma cocotte aimée»,
Et veut, pour toute gloire et toute renommée,
Etre, en leurs différends, des voisins consulté.

On dit partout de lui que c'est un bien brave homme.
Il a de l'ordre, il est soigneux, sage, économe,
Surveille la servante et lui prend le mollet,
Mais ne va pas plus haut... Elle le trouve laid.

Il cache la bougie et tient compte du sucre,
Volontiers se mettrait à ravauder ses bas
Et, bien qu'il ait très fort au cœur l'amour du lucre,
Il vous aime peut-être aussi. Dans tous les cas

Il ne vous comprend point plus qu'un âne un poème.
Il vit à vos côtés, et non pas avec vous,
Et si je lui disais soudain que je vous aime,
Peut-être serait-il plus flatté que jaloux.

Soufflez, gonflez de vent ce gendarme en baudruche,
Grotesque épouvantail que sur l'amour on juche,
Comme on met dans un arbre un mannequin de bois
Dont les oiseaux n'ont peur que la première fois.

Je vous aurai bientôt entre mes bras saisie;
Nous allons l'un vers l'autre irrésistiblement.
Qu'il reste entre nous deux, ce bonhomme vessie,
Nous le ferons crever dans un embrassement!

LA CHANSON
DU RAYON DE LUNE
FAITE POUR UNE NOUVELLE.