L'enfant grandit tout seul sans famille et sans joies,
Menant paître au hasard des chèvres ou des oies,
Et tout le jour debout sur le flanc du coteau,
Sous la pluie et le vent et l'injure des bouches.
Alors qu'il s'endormait roulé dans son manteau,
Il songeait à ceux-là qui dorment dans leurs couches;
Puis, quand le clair soleil baignait les horizons,
Il mangeait son pain noir en guettant par la plaine
Ce filet de fumée au-dessus des maisons
Qui dit la soupe au feu dans la ferme lointaine.
Il vieillit.—Un effroi grandit à ses côtés.
On en parlait, le soir, dans les longues veillées,
Et d'étranges récits à son nom chuchotés
Tenaient jusqu'au matin les femmes réveillées.
A son gré, disait-on, il guidait les destins,
Sur les toits ennemis faisait choir des désastres,
Et, déchiffrant ces mots de feu qui sont les astres,
Épelait l'avenir au fond des cieux lointains.
Tout le jour il roulait sa hutte vagabonde,
Ne se mêlant jamais aux hommes et souvent,
Quand il jetait des cris inconnus dans le vent,
Des voix lui répondaient qui n'étaient point du monde.
On lui croyait encore un pouvoir dans les yeux,
Car il savait dompter les taureaux furieux.
Et puis d'autres rumeurs coururent la contrée.
Une fille, qu'un soir il avait rencontrée,
Sentit à son aspect un trouble la saisir.
Il ne lui parla pas; mais, dans la nuit suivante,
Elle se réveilla frissonnant d'épouvante;
Elle entendait, au loin, l'appel de son désir.
Se sentant impuissante à soutenir la lutte,
Malgré l'obscurité redoutable, elle alla
Partager avec lui la paille de sa hutte!
Lors, suivant son caprice impur, il appela
Des filles chaque soir. Toutes, jeunes et belles,
Sans révolte pourtant et sans pudeurs rebelles,
Prêtaient des seins de vierge aux choses qu'il voulait
Et paraissaient l'aimer bien qu'il fût vieux et laid.
Il était si velu du front et de la lèvre,
Avec des sourcils blancs et longs comme des crins,
Que, semblable au sayon qui lui couvrait les reins,
Sa figure semblait pleine de poils de chèvre!
Et son pied bot mettait sur la cime du mont,
Quand le soleil couchant jetait son ombre aux plaines,
Comme un sautillement sinistre de démon.
Ce vieux Satan rustique et plein d'ardeurs obscènes,
Près d'un coteau désert et sans verdure encor
Mais que les fleurs d'ajoncs couvraient d'un manteau d'or,
Par un brillant matin d'avril, rencontra celle
Que le pays entier adorait.—Il reçut
Comme un coup de soleil alors qu'il l'aperçut,
Et frémit de désir tant il la trouva belle.
Et leurs regards croisés s'attaquèrent.—Ce fut
La rencontre de Dieux ennemis sur la terre!
Il eut l'étonnement d'un chasseur à l'affût
Qui cherche une gazelle et trouve une panthère!
Elle passa.—La fleur de ses lourds cheveux blonds
Se confondit, au pied de la côte embaumée,
Comme un bouquet plus pâle, avec les fleurs d'ajoncs.
Pourtant elle tremblait, sachant sa renommée,
Et malgré le dégoût qu'elle sentait pour lui,
Redoutant son pouvoir occulte, elle avait fui.
Elle erra jusqu'au soir; mais, à la nuit venue,
Elle s'épouvanta, pour la première fois,
De l'ombre qui tombait sur les champs et les bois.
Alors, en traversant une noire avenue,
Entre les rangs pressés des chênes, tout à coup,
Elle crut voir le pâtre immobile et debout.
Mais, comme elle partit d'une course affolée,
Elle ne sut jamais, dans son effarement,
Si ce qu'elle avait vu n'était pas seulement
Quelque tronc d'arbre mort au milieu de l'allée.
Et des jours et des mois passèrent. Sa raison,
Comme un oiseau blessé qui porte un plomb dans l'aile,
S'affaissait sous la peur incessante et mortelle.
Même elle n'osait plus sortir de sa maison,
Car sitôt qu'elle allait aux champs, elle était sûre
De voir le Vieux paraître au détour d'un chemin;
Son œil rusé semblait dire: «C'est pour demain,»
Et mettait comme un fer ardent sur la blessure.
Bientôt un poids si lourd courba sa volonté
Qu'en son cœur engourdi de crainte, vint à naître
Un besoin d'obéir à la fatalité.
Et, décidée enfin à se rendre à son Maître,
Elle alla le trouver par une nuit d'hiver.