J'entends parler de toi si souvent qu'il me faut, à mon tour, donner signe de vie, et que je viens te dire merci de toute mon âme et de tout mon cœur.

Guy est si heureux d'aller chez toi tous les dimanches, d'être retenu pendant de longues heures, d'être traité avec cette familiarité si flatteuse et si douce, que toutes ses lettres disent et redisent la même chose. Le cher garçon me raconte sa vie de chaque jour; il me parle de ceux de nos amis qu'il retrouve à Paris, et des distractions [XVI] qu'il rencontre sur son chemin; puis, invariablement le chapitre finit ainsi: «mais la maison qui m'attire le plus, celle où je me plaise mieux qu'ailleurs, celle où je retourne sans cesse, c'est la maison de Monsieur Flaubert».—Et moi, je me garde bien de trouver cela monotone.

Je ne saurais dire, au contraire, combien j'ai de plaisir à lire ces lignes, qui ne changent un peu que dans la forme, et à voir mon fils accueilli de la sorte chez le meilleur de mes vieux amis. N'est-ce pas que je suis bien pour quelque chose dans toute cette bonne grâce? N'est-ce pas que le jeune homme te rappelle mille souvenirs de ce cher passé où notre pauvre Alfred tenait si bien sa place?

Le neveu ressemble à l'oncle, tu me l'as dit à Rouen, et je vois, non sans orgueil maternel, qu'un examen plus intime n'a pas détruit toute l'illusion.—Si tu voulais me faire bien plaisir, tu trouverais quelques minutes pour me donner toi-même de tes nouvelles. C'est si bon de voir que l'on n'est point oublié, de sentir que la solitude ne vous isole pas tout à fait, et qu'elle ne saurait toucher à la véritable amitié.

Et puis, tu me parlerais de mon fils, tu me dirais s'il t'a lu quelques-uns de ses vers, et si tu penses qu'il y ait là autre chose que de la facilité.

Tu sais combien j'ai confiance en toi; je croirai ce que tu croiras, et je suivrai tes conseils. Si [XVII] tu dis oui, nous encouragerons le bon garçon dans la voie qu'il préfère; mais si tu dis non, nous l'enverrons faire des perruques..... ou quelque chose comme cela..... Parle donc bien franchement à ta vieille amie.

Si tu veux à présent des nouvelles de notre vie campagnarde, j'allongerai un peu ma lettre et je remettrai une petite feuille de papier, pour n'être point forcée d'être trop brève.

Notre hiver s'est assez bien passé, et mon compagnon, le sauvage, est dans un état superbe. Il promet d'arriver à une taille de cuirassier et se plaît à développer ses muscles avec la boxe, la savate et la canne.

Les études ne marchent pas tout à fait d'une allure aussi vive; cependant nous avançons. Pline et Sénèque, Horace et Virgile, ne sont plus du tout lettres closes pour le jeune écolier. Le jardinage a son tour aussi comme récréation, et nous nous amusons en ce moment à créer un grand potager à un demi-quart de lieue de chez nous dans la plus belle vallée du monde. Nous, nous livrons à ce travail avec une véritable passion. Tu trouveras peut-être que j'ai des goûts très vulgaires, mais j'aime à la folie les jardins potagers; ils ne me paraissent ni solennels, ni prétentieux, ils sont intimes, et pour peu que quelques fleurs viennent les animer, je les trouve tout à fait charmants. Nous aurons donc des roses à côté des pommes [XVIII] et des poires, des ravenelles et des violettes à côté des navets et des choux. Et puis il y a là du soleil autant qu'on en veut, une vue splendide, et tous les bruits de la campagne, depuis le laboureur jusqu'à l'insecte. Je reste en ce lieu des heures entières travaillant, me promenant et me sentant heureuse surtout de la joie de mon jeune jardinier. Il a tout ordonné, tout dessiné lui-même avec beaucoup de goût et d'adresse, plus fier à l'heure qu'il est que s'il avait écrit un poème en douze chants. A chacun sa vocation, et celle-là peut en valoir une autre.

Nous sommes ici moins isolés que tu ne pourrais penser, et nous avons encore quelques personnes à voir; on se réunit le soir trois fois par semaine. On fait de la musique, on joue aux cartes, on prend le thé et on mange force gâteaux que les jeunes filles confectionnent à qui mieux mieux. Nous avons pour voisins deux vieux artistes dont le nom ne t'est certainement pas inconnu, c'est le ménage Dorus-Gras, qui a précieusement gardé le culte des beaux-arts. Nous passons donc en revue tous les chefs-d'œuvre de la grande musique. Hier au soir c'était la symphonie pastorale avec ses chants d'oiseaux, ses bruits d'orage et ses chalumeaux; demain ce sera l'ouverture du Jeune Henri, avec ses fanfares qui font passer devant mes yeux une chasse tout entière. Mozart, Beethoven, Haydn, Rossini, Auber, tous les grands [XIX] maîtres viennent contribuer à nos jouissances. La poésie n'est point oubliée non plus; on lit, on cause et le temps s'en va presque sans qu'on y songe.