J'étais souple; les gars, ravis, me contemplaient en cherchant à m'imiter; les filles voulaient toutes danser avec moi et sautaient lourdement avec des élégances de vaches.

Enfin, de ronde en ronde, de verre de vin en verre de cidre, je me trouvai, vers deux heures du matin, pochard à ne plus tenir debout.

J'eus conscience de mon état et je voulus gagner ma chambre. Le château dormait, silencieux et sombre.

Je n'avais pas d'allumettes et tout le monde était couché. Dès que je fus dans le vestibule, des étourdissements me prirent; j'eus beaucoup de mal à trouver la rampe; enfin, je la rencontrai par hasard, à tâtons, et je m'assis sur la première marche de l'escalier pour tâcher de classer un peu mes idées.

Ma chambre se trouvait au second étage, la troisième porte à gauche. C'était heureux que je n'eusse pas oublié cela. Fort de ce souvenir, je me relevai, non sans peine, et je commençai l'ascension, marche à marche, les mains soudées aux barreaux de fer pour ne point choir, avec l'idée fixe de ne pas faire de bruit.

Trois ou quatre fois seulement mon pied manqua les degrés et je m'abattis sur les genoux; mais, grâce à l'énergie de mes bras et à la tension de ma volonté, j'évitai une dégringolade complète.

Enfin, j'atteignis le second étage et je m'aventurai dans le corridor, en tâtant les murailles. Voici une porte; je comptais: «Une»; mais un vertige subit me détacha du mur et me fit accomplir un circuit singulier qui me jeta sur l'autre cloison. Je voulus revenir en ligne droite. La traversée fut longue et pénible. Enfin je rencontrai la côte que je me mis à longer de nouveau avec prudence et je trouvai une autre porte. Pour être sûr de ne pas me tromper, je comptai encore tout haut: «Deux»; et je me remis en marche. Je finis par trouver la troisième. Je dis: «Trois, c'est moi» et je tournai la clef dans la serrure. La porte s'ouvrit. Je pensai, malgré mon trouble: «Puisque ça s'ouvre c'est bien chez moi.» Et je m'avançai dans l'ombre après avoir refermé doucement.

Je heurtai quelque chose de mou: ma chaise longue. Je m'étendis aussitôt dessus.

Dans ma situation, je ne devais pas m'obstiner à chercher ma table de nuit, mon bougeoir, mes allumettes. J'en aurais eu pour deux heures au moins. Il m'aurait fallu autant de temps pour me dévêtir; et peut-être n'y serais-je pas parvenu. J'y renonçai.

J'enlevai seulement mes bottines; je déboutonnai mon gilet qui m'étranglait, je desserrai mon pantalon, et je m'endormis d'un invincible sommeil.