Mais Marie-Louise, étranglée par l'émotion, répéta:—«Grand'... grand'... grand'maman s'habille... elle va descendre.»
Il s'élança dans l'escalier follement, suivi de sa femme abasourdie; mais devant la porte du second il s'arrêta, secoué par l'épouvante, n'osant pas entrer. Qu'allait-il voir?—Mme Caravan, plus hardie, tourna la serrure et pénétra dans la chambre.
La pièce semblait devenue plus sombre; et, au milieu, une grande forme maigre remuait. Elle était debout, la vieille; et en s'éveillant du sommeil léthargique, avant même que la connaissance lui fût en plein revenue, se tournant de côté et se soulevant sur un coude, elle avait soufflé trois des bougies qui brûlaient près du lit mortuaire. Puis, reprenant des forces, elle s'était levée pour chercher ses hardes. Sa commode partie l'avait troublée d'abord, mais peu à peu elle avait retrouvé ses affaires tout au fond du coffre à bois, et s'était tranquillement habillée. Ayant ensuite vidé l'assiette remplie d'eau, replacé le buis derrière la glace et remis les chaises à leur place, elle était prête à descendre, quand apparurent devant elle son fils et sa belle-fille.
Caravan se précipita, lui saisit les mains, l'embrassa, les larmes aux yeux; tandis que sa femme, derrière lui, répétait d'un air hypocrite:—«Quel bonheur, oh! quel bonheur!»
Mais la vieille, sans s'attendrir, sans même avoir l'air de comprendre, roide comme une statue, et l'œil glacé, demanda seulement:—«Le dîner est-il bientôt prêt?»—Il balbutia, perdant la tête:—«Mais oui, maman, nous t'attendions.»—Et, avec un empressement inaccoutumé, il prit son bras, pendant que Mme Caravan la jeune saisissait la bougie, les éclairait, descendant l'escalier devant eux, à reculons et marche à marche, comme elle avait fait, la nuit même, devant son mari qui portait le marbre.
En arrivant au premier étage, elle faillit se heurter contre des gens qui montaient. C'était la famille de Charenton, Mme Braux suivie de son époux.
La femme, grande, grosse, avec un ventre d'hydropique qui rejetait le torse en arrière, ouvrait des yeux effarés, prête à fuir. Le mari, un cordonnier socialiste, petit homme poilu jusqu'au nez, tout pareil à un singe, murmura sans s'émouvoir:—«Eh bien, quoi? Elle ressuscite!»
Aussitôt que Mme Caravan les eut reconnus, elle leur fit des signes désespérés; puis, tout haut:—«Tiens! comment!... vous voilà! Quelle bonne surprise!»
Mais Mme Braux, abasourdie, ne comprenait pas; elle répondit à demi-voix:—«C'est votre dépêche qui nous a fait venir, nous croyions que c'était fini.»
Son mari, derrière elle, la pinçait pour la faire taire. Il ajouta avec un rire malin caché dans sa barbe épaisse:—«C'est bien aimable à vous de nous avoir invités. Nous sommes venus tout de suite,»—faisant allusion ainsi à l'hostilité qui régnait depuis longtemps entre les deux ménages. Puis, comme la vieille arrivait aux dernières marches, il s'avança vivement et frotta contre ses joues le poil qui lui couvrait la face, en criant dans son oreille, à cause de sa surdité:—«Ça va bien, la mère, toujours solide, hein?»