Il disait en levant les yeux: «Quelle femme!» et il venait tous les soirs maintenant pour causer chasse. Un jour, M. de Courville, qui le reconduisait et l'écoutait s'extasier sur sa nouvelle amie, lui demanda brusquement: «Pourquoi ne l'épousez-vous pas?» Le baron resta saisi: «Moi? moi? l'épouser?... mais... au fait...» Et il se tut. Puis serrant précipitamment la main de son compagnon, il murmura: «Au revoir, mon ami,» et disparut à grands pas dans la nuit.
Il fut trois jours sans revenir. Quand il reparut, il était pâli par ses réflexions, et plus grave que de coutume. Ayant pris à part M. de Courville: «Vous avez eu là une fameuse idée. Tâchez de la préparer à m'accepter. Sacrebleu, une femme comme ça, on la dirait faite pour moi. Nous chasserons ensemble toute l'année.»
M. de Courville, certain qu'il ne serait pas refusé, répondit: «Faites votre demande tout de suite, mon cher. Voulez-vous que je m'en charge?» Mais le baron se troubla soudain; et balbutiant: «Non... non..., il faut d'abord que je fasse un petit voyage... un petit voyage... à Paris. Dès que je serai revenu, je vous répondrai définitivement.» On n'en put obtenir d'autres éclaircissements et il partit le lendemain.
Le voyage dura longtemps. Une semaine, deux semaines, trois semaines se passèrent, M. de Coutelier ne reparaissait pas. Les Courville, étonnés, inquiets, ne savaient que dire à leur amie qu'ils avaient prévenue de la démarche du baron. On envoyait tous les deux jours prendre chez lui de ses nouvelles; aucun de ses serviteurs n'en avait reçu.
Or, un soir, comme Mme Vilers chantait en s'accompagnant au piano, une bonne vint, avec un grand mystère, chercher M. de Courville, en lui disant tout bas qu'un monsieur le demandait. C'était le baron, changé, vieilli, en costume de voyage. Dès qu'il vit son vieil ami, il lui saisit les mains, et d'une voix un peu fatiguée: «J'arrive à l'instant, mon cher, et j'accours chez vous, je n'en puis plus.» Puis il hésita, visiblement embarrassé: «Je voulais vous dire... tout de suite... que cette... cette affaire... vous savez bien... est manquée.»
M. de Courville le regardait stupéfait: «Comment? manquée? Et pourquoi?—Oh! ne m'interrogez pas, je vous prie, ce serait trop pénible à dire, mais soyez sûr que j'agis en... en honnête homme. Je ne peux pas... Je n'ai pas le droit, vous entendez, pas le droit, d'épouser cette dame. J'attendrai qu'elle soit partie pour revenir chez vous; il me serait trop douloureux de la revoir. Adieu.»
Et il s'enfuit.
Toute la famille délibéra, discuta, supposa mille choses. On conclut qu'un grand mystère était caché dans la vie du baron, qu'il avait peut-être des enfants naturels, une vieille liaison. Enfin l'affaire paraissait grave et, pour ne point entrer en des complications difficiles, on prévint habilement Mme Vilers, qui s'en retourna veuve comme elle était venue.
Trois mois encore se passèrent. Un soir, comme il avait fortement dîné et qu'il titubait un peu, M. de Coutelier, en fumant sa pipe le soir avec M. de Courville, lui dit: «Si vous saviez comme je pense souvent à votre amie, vous auriez pitié de moi.»