M. de Courville se tordait pour ne pas rire. Il serra gravement les mains du baron en lui disant: «Je vous plains,» et le reconduisit jusqu'à mi-chemin de sa demeure. Puis, lorsqu'il se trouva seul avec sa femme, il lui dit tout, en suffoquant de gaieté. Mais Mme de Courville ne riait point; elle écoutait, très attentive, et lorsque son mari eut achevé, elle répondit avec un grand sérieux: «Le baron est un niais, mon cher; il avait peur, voilà tout. Je vais écrire à Berthe de revenir, et bien vite.»
Et comme M. de Courville objectait le long et inutile essai de leur ami, elle reprit: «Bah! quand on aime sa femme, entendez-vous, cette chose-là... revient toujours.»
Et M. de Courville ne répliqua rien, un peu confus lui-même.
La Rouille a paru dans le Gil-Blas du jeudi 14 septembre 1882, sous le titre de M. de Coutelier et signé: Maufrigneuse.
MARROCA.
Mon ami, tu m'as demandé de t'envoyer mes impressions, mes aventures, et surtout mes histoires d'amour sur cette terre d'Afrique qui m'attirait depuis si longtemps. Tu riais beaucoup, d'avance, de mes tendresses noires, comme tu disais, et tu me voyais déjà revenir suivi d'une grande femme en ébène, coiffée d'un foulard jaune, et ballottante en des vêtements éclatants.
Le tour des Mauricaudes viendra sans doute, car j'en ai vu déjà plusieurs qui m'ont donné quelque envie de me tremper en cette encre; mais je suis tombé pour mon début sur quelque chose de mieux et de singulièrement original.
Tu m'as écrit, dans ta dernière lettre: «Quand je sais comment on aime dans un pays, je connais ce pays à le décrire, bien que ne l'ayant jamais vu.» Sache qu'ici on aime furieusement. On sent, dès les premiers jours, une sorte d'ardeur frémissante, un soulèvement, une brusque tension des désirs, un énervement courant au bout des doigts, qui surexcitent à les exaspérer nos puissances amoureuses et toutes nos facultés de sensation physique, depuis le simple contact des mains jusqu'à cet innommable besoin qui nous fait commettre tant de sottises.