Depuis son entrée en France, ses camarades ne l'appelaient plus que Mademoiselle Fifi. Ce surnom lui venait de sa tournure coquette, de sa taille fine qu'on aurait dit tenue en un corset, de sa figure pâle où sa naissante moustache apparaissait à peine, et aussi de l'habitude qu'il avait prise, pour exprimer son souverain mépris des êtres et des choses, d'employer à tout moment la locution française—fi, fi donc, qu'il prononçait avec un léger sifflement.
La salle à manger du château d'Uville était une longue et royale pièce dont les glaces de cristal ancien, étoilées de balles, et les hautes tapisseries des Flandres, tailladées à coups de sabre et pendantes par endroits, disaient les occupations de Mademoiselle Fifi, en ses heures de désœuvrement.
Sur les murs, trois portraits de famille, un guerrier vêtu de fer, un cardinal et un président, fumaient de longues pipes de porcelaine, tandis qu'en son cadre dédoré par les ans, une noble dame à poitrine serrée montrait d'un air arrogant une énorme paire de moustaches faite au charbon.
Et le déjeuner des officiers s'écoula presque en silence dans cette pièce mutilée, assombrie par l'averse, attristante par son aspect vaincu, et dont le vieux parquet de chêne était devenu sordide comme un sol de cabaret.
A l'heure du tabac, quand ils commencèrent à boire, ayant fini de manger, ils se mirent, de même que chaque jour, à parler de leur ennui. Les bouteilles de cognac et de liqueurs passaient de main en main; et tous, renversés sur leurs chaises, absorbaient à petits coups répétés, en gardant au coin de la bouche le long tuyau courbé que terminait l'œuf de faïence, toujours peinturluré comme pour séduire des Hottentots.
Dès que leur verre était vide, ils le remplissaient avec un geste de lassitude résignée. Mais Mademoiselle Fifi cassait à tout moment le sien, et un soldat immédiatement lui en présentait un autre.
Un brouillard de fumée âcre les noyait, et ils semblaient s'enfoncer dans une ivresse endormie et triste, dans cette saoulerie morne des gens qui n'ont rien à faire.
Mais le baron, soudain, se redressa. Une révolte le secouait; il jura: «Nom de Dieu, ça ne peut pas durer, il faut inventer quelque chose à la fin.»
Ensemble le lieutenant Otto et le sous-lieutenant Fritz, deux Allemands doués éminemment de physionomies allemandes lourdes et graves, répondirent: «Quoi, mon capitaine?»
Il réfléchit quelques secondes, puis reprit: «Quoi? Eh bien, il faut organiser une fête, si le commandant le permet.»