Alors elle ouvrit la suivante: «Viens ce soir, dès qu'il sera sorti. Nous aurons une heure. Je t'adore.»
Dans une autre: «J'ai passé une nuit de délire à te désirer vainement. J'avais ton corps dans mes bras, ta bouche sous mes lèvres, tes yeux sous mes yeux. Et puis je me sentais des rages à me jeter par la fenêtre en songeant qu'à cette heure-là même, tu dormais à son côté, qu'il te possédait à son gré...»
Jeanne interdite ne comprenait pas.
Qu'était-ce que cela? A qui, pour qui, de qui ces paroles d'amour?
Elle continua, retrouvant toujours des déclarations éperdues, des rendez-vous avec des recommandations de prudence, puis toujours, à la fin, ces quatre mots: «Surtout brûle cette lettre.»
Enfin elle ouvrit un billet banal, une simple acceptation à dîner, mais de la même écriture, et signé: «Paul d'Ennemare», celui que le baron appelait, quand il parlait encore de lui: «Mon pauvre vieux Paul», et dont la femme avait été la meilleure amie de la baronne.
Alors Jeanne, brusquement, fut effleurée d'un doute qui devint tout de suite une certitude. Sa mère l'avait eu pour amant.
Et soudain, la tête éperdue, elle rejeta d'une secousse ces papiers infâmes, comme elle eût rejeté quelque bête venimeuse montée sur elle, et elle courut à la fenêtre, et elle se mit à pleurer affreusement avec des cris involontaires qui lui déchiraient la gorge; puis, tout son être se brisant, elle s'affaissa au pied de la muraille, et, cachant son visage dans le rideau pour qu'on n'entendît point ses gémissements, elle sanglota abîmée dans un désespoir insondable.
Elle serait restée peut-être ainsi toute la nuit; mais un bruit de pas dans la pièce voisine la fit se redresser d'un bond. C'était son père, peut-être? Et toutes les lettres gisaient sur le lit et sur le plancher! Il lui suffirait d'en ouvrir une! Et il saurait cela? lui!