Or Jeanne, un après-midi, lisait auprès du feu par un grand coup de vent (c'était au commencement de mai), quand elle aperçut soudain le comte de Fourville qui s'en venait à pied et si vite qu'elle crut un malheur arrivé.
Elle descendit vivement pour le recevoir et, quand elle fut en face de lui, elle le pensa devenu fou. Il était coiffé d'une grosse casquette fourrée qu'il ne portait que chez lui, vêtu de sa blouse de chasse, et si pâle que sa moustache rousse, qui ne tranchait point d'ordinaire sur son teint coloré, semblait une flamme. Et ses yeux étaient hagards, roulaient, comme vides de pensée.
Il balbutia:—«Ma femme est ici, n'est-ce pas?» Jeanne, perdant la tête, répondit:—«Mais non, je ne l'ai point vue aujourd'hui.»
Alors il s'assit, comme si ses jambes se fussent brisées; il ôta sa coiffure et s'essuya le front avec son mouchoir, plusieurs fois, par un geste machinal; puis se relevant d'une secousse, il s'avança vers la jeune femme, les deux mains tendues, la bouche ouverte, prêt à parler, à lui confier quelque affreuse douleur; puis il s'arrêta, la regarda fixement, prononça dans une sorte de délire:—«Mais c'est votre mari... vous aussi...» Et il s'enfuit du côté de la mer.
Jeanne courut pour l'arrêter, l'appelant, l'implorant, le cœur crispé de terreur, pensant: «Il sait tout! que va-t-il faire? Oh! pourvu qu'il ne les trouve point!»
Mais elle ne le pouvait atteindre, et il ne l'écoutait pas. Il allait devant lui sans hésiter, sûr de son but. Il franchit le fossé, puis, enjambant les joncs marins à pas de géant, il gagna la falaise.
Jeanne, debout sur le talus planté d'arbres, le suivit longtemps des yeux; puis, le perdant de vue, elle rentra, torturée d'angoisse.
Il avait tourné vers la droite, et s'était mis à courir. La mer houleuse roulait ses vagues; les gros nuages tout noirs arrivaient d'une vitesse folle, passaient, suivis par d'autres; et chacun d'eux criblait la côte d'une averse furieuse. Le vent sifflait, geignait, rasait l'herbe, couchait les jeunes récoltes, emportait, pareils à des flocons d'écume, de grands oiseaux blancs qu'il entraînait au loin dans les terres.
Les grains, qui se succédaient, fouettaient le visage du comte, trempaient ses joues et ses moustaches où l'eau glissait, emplissaient de bruit ses oreilles et son cœur de tumulte.
Là-bas, devant lui, le val de Vaucotte ouvrait sa gorge profonde. Rien jusque-là qu'une hutte de berger auprès d'un parc à moutons vide. Deux chevaux étaient attachés aux brancards de la maison roulante.—Que pouvait-on craindre par cette tempête?