Rosalie souvent la forçait à marcher, l'emmenait sur la route; mais Jeanne au bout de vingt minutes déclarait: «Je n'en puis plus, ma fille,» et elle s'asseyait au bord du fossé.

Bientôt tout mouvement lui fut odieux, et elle restait au lit le plus tard possible.

Depuis son enfance une seule habitude lui était demeurée invariablement tenace, celle de se lever tout d'un coup aussitôt après avoir bu son café au lait. Elle tenait d'ailleurs à ce mélange d'une façon exagérée; et la privation lui en aurait été plus sensible que celle de n'importe quoi. Elle attendait, chaque matin, l'arrivée de Rosalie avec une impatience un peu sensuelle; et, dès que la tasse pleine était posée sur la table de nuit, elle se mettait sur son séant et la vidait vivement d'une manière un peu goulue. Puis, rejetant ses draps, elle commençait à se vêtir.

Mais peu à peu elle s'habitua à rêvasser quelques secondes après avoir reposé le bol dans son assiette; puis elle s'étendit de nouveau dans le lit; puis elle prolongea de jour en jour cette paresse jusqu'au moment où Rosalie revenait, furieuse, et l'habillait presque de force.

Elle n'avait plus d'ailleurs une apparence de volonté et, chaque fois que sa servante lui demandait un conseil, lui posait une question, s'informait de son avis, elle répondait: «Fais comme tu voudras, ma fille.»

Elle se croyait si directement poursuivie par une malchance obstinée contre elle qu'elle devenait fataliste comme un Oriental; et l'habitude de voir s'évanouir ses rêves et s'écrouler ses espoirs faisait qu'elle hésitait des journées entières avant d'accomplir la chose la plus simple, persuadée qu'elle s'engagerait toujours dans la mauvaise voie et que cela tournerait mal.

Elle répétait à tout moment:—«C'est moi qui n'ai pas eu de chance dans la vie.» Alors Rosalie s'écriait:—«Qu'est-ce que vous diriez donc s'il vous fallait travailler pour avoir du pain, si vous étiez obligée de vous lever tous les jours à six heures du matin pour aller en journée! Il y en a bien qui sont obligées de faire ça, pourtant, et, quand elles deviennent trop vieilles, elles meurent de misère.»

Jeanne répondait:—«Songe donc que je suis toute seule, que mon fils m'a abandonnée.» Et Rosalie alors se fâchait furieusement:—«En voilà une affaire! Eh bien! et les enfants qui sont au service militaire! et ceux qui vont s'établir en Amérique.»

L'Amérique représentait pour elle un pays vague où l'on va faire fortune et dont on ne revient jamais.

Elle continuait:—«Il y a toujours un moment où il faut se séparer, parce que les vieux et les jeunes ne sont pas faits pour rester ensemble.»—Et elle concluait d'un ton féroce:—«Eh bien, qu'est-ce que vous diriez s'il était mort?»