Comme il portait le verre à sa bouche, il s’arrêta, et, d’un air un peu confus:—«C’est égal, quand j’ai mis saint Blanc aux lapins, j’croyais bien qu’i n’f’rait pu d’argent. Y avait deux ans qu’on n’le d’mandait plus. Mais les saints, voyez-vous, ça n’passe jamais.»
Il but et reprit:
—«Allons, buvons encore un coup. Avec des amis y n’faut pas y aller à moins d’cinquante; et j’n’en sommes seulement pas à trente-huit.»
Un Normand a paru dans le Gil Blas du mardi 10 octobre 1882, sous la signature: Maufrigneuse.
LE TESTAMENT.
A Paul Hervieu.
Je connaissais ce grand garçon qui s’appelait René de Bourneval. Il était de commerce aimable, bien qu’un peu triste, semblait revenu de tout, fort sceptique, d’un scepticisme précis et mordant, habile surtout à désarticuler d’un mot les hypocrisies mondaines. Il répétait souvent: «Il n’y a pas d’hommes honnêtes; ou du moins ils ne le sont que relativement aux crapules.»
Il avait deux frères qu’il ne voyait point, MM. de Courcils. Je le croyais d’un autre lit, vu leurs noms différents. On m’avait dit à plusieurs reprises qu’une histoire étrange s’était passée en cette famille, mais sans donner aucun détail.
Cet homme me plaisant tout à fait, nous fûmes bientôt liés. Un soir, comme j’avais dîné chez lui en tête à tête, je lui demandai par hasard: «Êtes-vous né du premier ou du second mariage de madame votre mère?» Je le vis pâlir un peu, puis rougir; et il demeura quelques secondes sans parler, visiblement embarrassé. Puis il sourit d’une façon mélancolique et douce, qui lui était particulière, et il dit: «Mon cher ami, si cela ne vous ennuie point, je vais vous donner sur mon origine des détails bien singuliers. Je vous sais un homme intelligent, je ne crains donc pas que votre amitié en souffre, et si elle en devait souffrir, je ne tiendrais plus alors à vous avoir pour ami.»