J’étais aux quais, et une fraîcheur glaciale montait de la rivière.
La Seine coulait-elle encore?
Je voulus savoir, je trouvai l’escalier, je descendis... Je n’entendais pas le courant bouillonner sous les arches du pont... Des marches encore... puis du sable... de la vase... puis de l’eau... j’y trempai mon bras... elle coulait... elle coulait... froide... froide... froide... presque gelée... presque tarie... presque morte.
Et je sentais bien que je n’aurais plus jamais la force de remonter... et que j’allais mourir là... moi aussi, de faim—de fatigue—et de froid.
La Nuit a paru dans le Gil-Blas du mardi 14 juin 1887.
L’ENFANT.
On parlait, après le dîner, d’un avortement qui venait d’avoir lieu dans la commune. La baronne s’indignait: Était-ce possible, une chose pareille! La fille, séduite par un garçon boucher, avait jeté son enfant dans une marnière! Quelle horreur! On avait même prouvé que le pauvre petit être n’était pas mort sur le coup.
Le médecin, qui dînait au château ce soir-là, donnait des détails horribles d’un air tranquille, et il paraissait émerveillé du courage de la misérable mère, qui avait fait deux kilomètres à pied, ayant accouché toute seule, pour assassiner son enfant. Il répétait: «Elle est en fer, cette femme! Et quelle énergie sauvage il lui a fallu pour traverser le bois, la nuit, avec son petit qui gémissait dans ses bras! Je demeure éperdu devant de pareilles souffrances morales. Songez donc à l’épouvante de cette âme, au déchirement de ce cœur! Comme la vie est odieuse et misérable! D’infâmes préjugés, oui, madame, d’infâmes préjugés, un faux honneur, plus abominable que le crime, toute une accumulation de sentiments factices, d’honorabilité odieuse, de révoltante honnêteté poussent à l’assassinat, à l’infanticide, de pauvres filles qui ont obéi sans résistance à la loi impérieuse de la vie. Quelle honte pour l’humanité d’avoir établi une pareille morale et fait un crime de l’embrassement libre de deux êtres!
La baronne était devenue pâle d’indignation.