On la ramassa un matin, les pieds dans un ruisseau, les yeux égarés; on crut qu’elle avait un accès de délire, mais on ne s’aperçut de rien.

Une idée fixe la tenait. Oter de son corps cet enfant maudit.

Or sa mère, un soir, lui dit en riant: «Comme tu engraisses, Hélène; si tu étais mariée, je te croirais enceinte.»

Elle dut recevoir un coup mortel de ces paroles. Elle partit presque aussitôt et rentra chez elle.

Que fit-elle? Sans doute encore elle regarda longtemps son ventre enflé; sans doute, elle le frappa, le meurtrit, le heurta aux angles des meubles comme elle faisait chaque soir. Puis elle descendit, nu-pieds, à la cuisine, ouvrit l’armoire et prit le grand couteau qui sert à couper les viandes. Elle remonta, alluma quatre bougies et s’assit, sur une chaise d’osier tressé, devant sa glace.

Alors, exaspérée de haine contre cet embryon inconnu et redoutable, le voulant arracher et tuer enfin, le voulant tenir en ses mains, étrangler et jeter au loin, elle pressa la place où remuait cette larve et d’un seul coup de la lame aiguë elle se fendit le ventre.

Oh! elle opéra, certes, très vite et très bien, car elle le saisit, cet ennemi qu’elle n’avait pu encore atteindre. Elle le prit par une jambe, l’arracha d’elle et le voulut lancer dans la cendre du foyer. Mais il tenait par des liens qu’elle n’avait pu trancher, et, avant qu’elle eût compris peut-être ce qui lui restait à faire pour se séparer de lui, elle tomba inanimée sur l’enfant noyé dans un flot de sang.

Fut-elle bien coupable, madame?»

Le médecin se tut et attendit. La baronne ne répondit pas.

L’Enfant a paru dans le Gil-Blas du mardi 18 septembre 1883.