Je m’assis à la turque, les jambes croisées, et je restai rêvassant devant ce trou, qui paraissait rempli d’encre tant le liquide en était noir et stagnant. Là-bas, à travers les branches, j’apercevais, comme des taches, des morceaux de la Méditerranée, luisante à m’aveugler. Mais toujours mon regard retombait sur le vaste et sombre puits qu’aucune bête nageante ne semblait même habiter, tant la surface en demeurait immobile.
Soudain une voix me fit tressaillir. Un vieux monsieur, qui cherchait des fleurs (car cette contrée est la plus riche de l’Europe pour les herborisants), me demandait:
—Est-ce que vous êtes, monsieur, un parent de ces pauvres enfants?
Je le regardai stupéfait.
—Quels enfants? monsieur?
Alors il parut embarrassé et reprit en saluant:
—Je vous demande pardon. En vous voyant ainsi absorbé devant ce réservoir, j’ai cru que vous pensiez au drame affreux qui s’est passé là.
Cette fois je voulus savoir et je le priai de me raconter cette histoire.
Elle est bien sombre et bien navrante, ma chère amie, et bien banale en même temps. C’est un simple fait-divers. Je ne sais s’il faut attribuer mon émotion à la manière dramatique dont la chose me fut dite, au décor des montagnes, au contraste de cette joie du soleil et des fleurs avec le trou noir et meurtrier, mais j’eus le cœur tordu, tous les nerfs secoués par ce récit qui, peut-être, ne vous paraîtra point si terriblement poignant en le lisant dans votre chambre sans avoir sous les yeux le paysage du drame.
C’était au printemps de l’une des dernières années. Deux petits garçons venaient souvent jouer au bord de cette citerne, tandis que leur précepteur lisait quelque livre, couché sous un arbre. Or, par une chaude après-midi, un cri vibrant réveilla l’homme qui sommeillait, et un bruit d’eau jaillissant sous une chute le fit se dresser brusquement. Le plus jeune des enfants, âgé de onze ans, hurlait, debout près du bassin, dont la nappe, remuée, frémissait, refermée sur l’aîné qui venait d’y tomber en courant le long de la corniche de pierre.