Conte de Noël a paru dans le Gaulois du 25 décembre 1882.


LA
REINE HORTENSE.

On l’appelait, dans Argenteuil, la reine Hortense. Personne ne sut jamais pourquoi. Peut-être parce qu’elle parlait ferme comme un officier qui commande? Peut-être parce qu’elle était grande, osseuse, impérieuse? Peut-être parce qu’elle gouvernait un peuple de bêtes domestiques, poules, chiens, chats, serins et perruches, de ces bêtes chères aux vieilles filles? Mais elle n’avait pour ces animaux familiers ni gâteries, ni mots mignards, ni ces puériles tendresses qui semblent couler des lèvres des femmes sur le poil velouté du chat qui ronronne. Elle gouvernait ses bêtes avec autorité, elle régnait.

C’était une vieille fille, en effet, une de ces vieilles filles à la voix cassante, au geste sec, dont l’âme semble dure. Elle avait toujours eu de jeunes bonnes, parce que la jeunesse se plie mieux aux brusques volontés. Elle n’admettait jamais ni contradiction, ni réplique, ni hésitation, ni nonchalance, ni paresse, ni fatigue. Jamais on ne l’avait entendue se plaindre, regretter quoi que ce fût, envier n’importe qui. Elle disait «Chacun sa part» avec une conviction de fataliste. Elle n’allait pas à l’église, n’aimait pas les prêtres, ne croyait guère à Dieu, appelant toutes les choses religieuses de la «marchandise à pleureurs».

Depuis trente ans qu’elle habitait sa petite maison, précédée d’un petit jardin longeant la rue, elle n’avait jamais modifié ses habitudes, ne changeant que ses bonnes impitoyablement, lorsqu’elles prenaient vingt et un ans.

Elle remplaçait sans larmes et sans regrets ses chiens, ses chats et ses oiseaux quand ils mouraient de vieillesse ou d’accident, et elle enterrait les animaux trépassés dans une plate-bande, au moyen d’une petite bêche, puis tassait la terre dessus de quelques coups de pied indifférents.

Elle avait dans la ville quelques connaissances, des familles d’employés dont les hommes allaient à Paris tous les jours. De temps en temps, on l’invitait à venir prendre une tasse de thé le soir. Elle s’endormait inévitablement dans ces réunions, il fallait la réveiller pour qu’elle retournât chez elle. Jamais elle ne permit à personne de l’accompagner, n’ayant peur ni le jour ni la nuit. Elle ne semblait pas aimer les enfants.

Elle occupait son temps à mille besognes de mâle, menuisant, jardinant, coupant le bois avec la scie ou la hache, réparant sa maison vieillie, maçonnant même quand il le fallait.

Elle avait des parents qui la venaient voir deux fois l’an: les Cimme et les Colombel, ses deux sœurs ayant épousé l’une un herboriste, l’autre un petit rentier. Les Cimme n’avaient pas de descendants; les Colombel en possédaient trois: Henri, Pauline et Joseph. Henri avait vingt ans, Pauline dix-sept et Joseph trois ans seulement, étant venu alors qu’il semblait impossible que sa mère fût encore fécondée.