En face de moi, derrière un morceau de plaine inculte, l’Océan sale et grondant sous un ciel noir; puis, partout, la lande! Là-bas, à droite, la mer du Morbihan, avec ses rives déchirées, et, plus loin, à peine visible, une tache blanche illuminée, Vannes, qu’éclairait un rayon de soleil, glissé on ne sait comment, entre deux nuages. Puis encore très loin, un cap démesuré: Quiberon!
Et tout cela triste, mélancolique, navrant. Le vent pleurait en parcourant ces espaces mornes; j’étais bien dans le vieux pays hanté; et, dans ces murs, dans ces ajoncs ras et sifflants, dans ces fossés où l’eau croupit, je sentais rôder des légendes.
Le lendemain, je traversais Saint-Gildas, où semble errer le spectre d’Abeilard. A Port-Navalo, le marin qui me fit passer le détroit me parla de son père, un chouan, de son frère aîné, un chouan, et de son oncle le curé, encore un chouan, morts tous les trois... Et sa main étendue montrait Quiberon.
A Locmariaker, j’entrai dans la patrie des druides. Un Breton me montra la table de César, un monstre de granit soulevé par des colosses; puis il me parla de César comme d’un ancien qu’il aurait vu.
Enfin, suivant toujours la côte entre la lande et l’Océan, vers le soir, du sommet d’un tumulus, j’aperçus devant moi les champs de pierres de Carnac.
Elles semblent vivantes, ces pierres alignées interminablement, géantes ou toutes petites, carrées, longues, plates, avec des aspects de grands corps minces ou ventrus. Quand on les regarde longtemps, on les voit remuer, se pencher, vivre!
On se perd au milieu d’elles; un mur parfois interrompt cette foule de granit; on le franchit, et l’étrange peuple recommence, planté comme des avenues, espacé comme des soldats, effrayant comme des apparitions.
Et le cœur vous bat; l’esprit malgré vous s’exalte, remonte les âges, se perd dans les superstitieuses croyances.
Comme je restais immobile, stupéfait et ravi, un bruit subit derrière moi me donna une telle secousse que je me retournai d’un bond; et un vieux homme vêtu de noir, avec un livre sous le bras, m’ayant salué, me dit: «Ainsi, Monsieur, vous visitez notre Carnac.» Je lui racontai mon enthousiasme et la frayeur qu’il m’avait faite. Il continua: «Ici, Monsieur, il y a dans l’air tant de légendes que tout le monde a peur sans savoir de quoi. Voilà cinq ans que je fais des fouilles sous ces pierres; elles ont presque toutes un secret, et je m’imagine parfois qu’elles ont une âme. Quand je remets les pieds au boulevard, je souris, là-bas, de ma bêtise; mais quand je reviens à Carnac, je suis croyant, croyant inconscient; sans religion précise, mais les ayant toutes.»
Et, frappant du pied: