En face, sur la montagne, est Boghar, où habite le commandant supérieur du cercle militaire. Il a entre les mains les moyens d’action les plus actifs, mais il ne peut rien dans le ksar, COMMUNE DE PLEIN EXERCICE. Or le ksar n’est habité que par des Arabes. C’est le point dangereux qu’on respecte, tandis qu’on surveille avec soin les environs. On soigne le mal dans ses effets et non dans sa cause.
Qu’arrive-t-il? Le commandant et l’administrateur, quand ils s’entendent, organisent une sorte de police secrète à l’insu du maire, et tâchent d’être informés mystérieusement.
N’est-il point surprenant de voir ce centre arabe, reconnu dangereux par tout le monde, plus libre qu’une ville de France, tandis qu’il serait impossible à un Français quelconque, s’il n’était protégé par quelque personnage influent, de pénétrer et de circuler sur le territoire militaire des cercles avancés du Sud.
Dans la commune mixte on trouve une auberge. J’y passai la nuit, une nuit d’étuve. L’air semblait brûlé par la flamme du dernier jour. Il ne remuait plus, comme s’il eût été figé par la chaleur.
Aux premières lueurs de l’aurore, je me levai. Le soleil parut, acharné à sa besogne d’incendiaire. Devant ma fenêtre ouverte sur l’horizon déjà torride et silencieux une petite diligence dételée attendait. On lisait sur le panneau jaune: «Courrier du Sud!»
Courrier du Sud! On allait donc encore plus au Sud en ce terrible mois d’août. Le Sud! quel mot rapide, brûlant! Le Sud! Le feu! Là-bas, au Nord, on dit en parlant des pays tièdes «le Midi». Ici c’est «le Sud».
Je regardais cette syllabe si courte qui me paraissait surprenante comme si je ne l’avais jamais lue. J’en découvrais, me semblait-il, le sens mystérieux. Car les mots les plus connus comme les visages souvent regardés ont des significations secrètes, dont on s’aperçoit tout d’un coup, un jour, on ne sait pourquoi.
Le Sud! Le désert, les nomades, les terres inexplorées et puis les nègres, tout un monde nouveau, quelque chose comme le commencement d’un univers! Le Sud! comme cela devient énergique sur la frontière du Sahara.
Dans l’après-midi j’allai visiter le ksar.
Boukhrari est le premier village où l’on rencontre des Oulad-Naïl. On est saisi de stupéfaction à l’aspect de ces courtisanes du désert.