Dès que nous fûmes sortis des dunes, nous aperçûmes trois cavaliers qui venaient au galop vers nous. Quand ils arrivèrent à cent pas environ, le premier mit pied à terre et s’approcha en boitant un peu. C’était un homme d’environ soixante ans, assez gros (ce qui est rare en ce pays), avec une dure physionomie arabe, des traits accentués, creusés, presque féroces. Il portait la croix de la Légion d’honneur. On le nommait Si Cherif ben Vhabeizzi, caïd des Oulad-Dia.
Il nous fit un long discours d’un air furieux pour nous inviter à entrer sous sa tente et à prendre une collation.
C’était la première fois que je pénétrais dans l’intérieur d’un chef nomade.
Un amoncellement de riches tapis de laine frisée couvrait le sol; d’autres tapis étaient dressés pour cacher la toile nue; d’autres tendus sur nos têtes formaient un épais, un impénétrable plafond. Des sortes de divans, ou plutôt de trônes, étaient aussi recouverts d’étoffes admirables; et une cloison faite de tentures orientales, coupant la tente en deux moitiés égales, nous séparait de la partie habitée par les femmes dont nous distinguions par moments les voix murmurantes.
On s’assit. Les deux fils du caïd prirent place auprès de leur père, qui se levait lui-même de temps en temps, disait un mot dans l’appartement voisin par-dessus la séparation; et une main invisible passait un plat fumant que le chef nous présentait aussitôt.
On entendait jouer et crier des petits enfants auprès de leurs mères. Quelles étaient ces femmes? elles nous regardaient sans doute par d’invisibles ouvertures, mais nous ne les pûmes point voir.
La femme arabe, en général, est petite, blanche comme du lait, avec une physionomie de jeune mouton. Elle n’a de pudeur que pour son visage. On rencontre celles du peuple allant au travail, la figure voilée avec soin, mais le corps couvert seulement de deux bandes de laine tombant l’une par devant, l’autre par derrière, et laissant voir, de profil, toute la personne.
A quinze ans ces misérables, qui seraient jolies, sont déformées, épuisées par les dures besognes. Elles peinent du matin au soir à toutes les fatigues, vont chercher l’eau à plusieurs kilomètres avec un enfant sur le dos. Elles semblent vieilles à vingt-cinq ans.
Leur visage, qu’on aperçoit parfois, est tatoué d’étoiles bleues sur le front, les joues et le menton. Le corps est épilé, par mesure de propreté. Il est fort rare d’apercevoir les femmes des Arabes riches.
On repartit aussitôt la collation achevée, et, le soir, nous arrivâmes au rocher de sel Khang-el-Melah.