Bien que j’aie en horreur les gens mal élevés qui déjeunent et dînent dans les wagons, j’allai acheter tout un chargement de provisions pour tenter un effort suprême sur la gourmandise de notre compagne. Je sentais bien que cette fille-là devait être, en temps ordinaire, d’abord aisé. Une contrariété quelconque la rendait irritable, mais il suffisait peut-être d’un rien, d’une envie éveillée, d’un mot, d’une offre bien faite pour la dérider, la décider et la conquérir.

On repartit. Nous étions toujours seuls tous les trois. J’étalai mes vivres sur la banquette, je découpai le poulet, je disposai élégamment les tranches de jambon sur un papier, puis j’arrangeai avec soin tout près de la jeune femme notre dessert: fraises, prunes, cerises, gâteaux et sucreries.

Quand elle vit que nous nous mettions à manger, elle tira à son tour d’un petit sac un morceau de chocolat et deux croissants et elle commença à croquer de ses belles dents aiguës le pain croustillant et la tablette.

Paul me dit à demi-voix:

—Invite-la donc?

—C’est bien mon intention, mon cher, mais le début n’est pas facile.

Cependant elle regardait parfois du côté de nos provisions et je sentis bien qu’elle aurait encore faim une fois finis ses deux croissants. Je la laissai donc terminer son dîner frugal. Puis je lui demandai:

—Vous seriez tout à fait gracieuse, madame, si vous vouliez accepter un de ces fruits?

Elle répondit encore: «mica!» mais d’une voix moins méchante que dans le jour, et j’insistai: «Alors, voulez-vous me permettre de vous offrir un peu de vin. Je vois que vous n’avez rien bu. C’est du vin de votre pays, du vin d’Italie, et puisque nous sommes maintenant chez vous, il nous serait fort agréable de voir une jolie bouche italienne accepter l’offre des Français, ses voisins.»

Elle faisait «non» de la tête, doucement, avec la volonté de refuser, et avec le désir d’accepter, et elle prononça encore «mica» mais un «mica» presque poli. Je pris la petite bouteille vêtue de paille à la mode italienne; j’emplis un verre et je le lui présentai.