Nous étions tous trois dans ton petit salon, et, comme vous ne vous gêniez guère devant moi, ton mari te tenait sur ses genoux et t’embrassait longuement la nuque, la bouche perdue dans les cheveux frisés du cou. Soudain tu as crié: «Ah! le feu!» Vous n’y songiez guère, il s’éteignait. Quelques tisons assombris expirants rougissaient à peine le foyer. Alors il s’est levé, s’élançant vers le coffre à bois où il saisit deux bûches énormes qu’il rapportait à grand’peine, quand tu es venue vers lui les lèvres mendiantes, murmurant: «Embrasse-moi». Il tourna la tête avec effort en soutenant péniblement les souches. Alors tu posas doucement, lentement, ta bouche sur celle du malheureux qui demeura le col de travers, les reins tordus, les bras rompus, tremblant de fatigue et d’effort désespéré. Et tu éternisas ce baiser de supplice sans voir et sans comprendre. Puis, quand tu le laissas libre, tu te mis à murmurer d’un air fâché: «Comme tu m’embrasses mal.»—Parbleu, ma chérie!

Oh! prends garde à cela. Nous avons toutes cette sotte manie, ce besoin inconscient et bête de nous précipiter aux moments les plus mal choisis: quand il porte un verre plein d’eau, quand il remet ses bottes, quand il renoue sa cravate, quand il se trouve enfin dans quelque posture pénible, et de l’immobiliser par une gênante caresse qui le fait rester une minute avec un geste commencé et le seul désir d’être débarrassé de nous.

Surtout ne juge pas insignifiante et mesquine cette critique. L’amour est délicat, ma petite: un rien le froisse; tout dépend, sache-le, du tact de nos câlineries. Un baiser maladroit peut faire bien du mal.

Expérimente mes conseils.

Ta vieille tante,

Collette.

Pour copie conforme: Maufrigneuse.

Le Baiser a paru dans le Gaulois du 14 novembre 1882.


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