Je dormis mal, réveillé sans cesse par des bruits imaginaires. Mais je ne le vis pas. Non. C’était fini!
Depuis ce jour-là j’ai peur tout seul, la nuit. Je la sens là, près de moi, autour de moi, la vision. Elle ne m’est point apparue de nouveau. Oh non! Et qu’importe, d’ailleurs, puisque je n’y crois pas, puisque je sais que ce n’est rien!
Elle me gêne cependant parce que j’y pense sans cesse.—Une main pendait du côté droit; sa tête était penchée du côté gauche comme celle d’un homme qui dort... Allons, assez, nom de Dieu! je n’y veux plus songer!
Qu’est-ce que cette obsession, pourtant? Pourquoi cette persistance? Ses pieds étaient tout près du feu!
Il me hante, c’est fou, mais c’est ainsi. Qui, Il? Je sais bien qu’il n’existe pas, que ce n’est rien! Il n’existe que dans mon appréhension, que dans ma crainte, que dans mon angoisse! Allons, assez!...
Oui, mais j’ai beau me raisonner, me roidir, je ne peux plus rester seul chez moi, parce qu’il y est. Je ne le verrai plus, je le sais, il ne se montrera plus, c’est fini cela. Mais il y est tout de même, dans ma pensée. Il demeure invisible, cela n’empêche qu’il y soit. Il est derrière les portes, dans l’armoire fermée, sous le lit, dans tous les coins obscurs, dans toutes les ombres. Si je tourne la porte, si j’ouvre l’armoire, si je baisse ma lumière sous le lit, si j’éclaire les coins, les ombres, il n’y est plus; mais alors je le sens derrière moi. Je me retourne, certain cependant que je ne le verrai pas, que je ne le verrai plus. Il n’en est pas moins derrière moi, encore.
C’est stupide, mais c’est atroce. Que veux-tu? Je n’y peux rien.
Mais si nous étions deux chez moi, je sens, oui, je sens assurément qu’il n’y serait plus! Car il est là parce que je suis seul, uniquement parce que je suis seul!
Lui? a paru dans le Gil-Blas du mardi 3 juillet 1883, sous la signature: Maufrigneuse.