Et j’ajoutai d’un ton frondeur: «Il le désire, enfin. Si cela ne lui fait pas de bien cela ne lui fera toujours pas de mal.»

Le vieux jésuite, effaré, ravi, tout tremblant, me dit: «Attendez-moi une minute, mon enfant, je viens.» Mais j’ajoutai: «Pardon, mon révérend père, je ne vous accompagnerai pas, mes convictions ne me le permettent point. J’ai même refusé de venir vous chercher; aussi je vous prierai de ne pas avouer que vous m’avez vu, mais de vous dire prévenu de la maladie de mon oncle par une espèce de révélation.»

Le bonhomme y consentit et s’en alla, d’un pas rapide, sonner à la porte de mon oncle Sosthène. La servante qui soignait le malade ouvrit bientôt, et je vis la soutane noire disparaître dans cette forteresse de la libre pensée.

Je me cachai sous une porte voisine pour attendre l’événement. Bien portant, mon oncle eût assommé le jésuite, mais je le savais incapable de remuer un bras, et je me demandais avec une joie délirante quelle invraisemblable scène allait se jouer entre ces deux antagonistes? Quelle lutte? quelle explication? quelle stupéfaction? quel brouillamini? et quel dénouement à cette situation sans issue, que l’indignation de mon oncle rendrait plus tragique encore!

Je riais tout seul à me tenir les côtes; je me répétais à mi-voix: «Ah! la bonne farce, la bonne farce!»

Cependant il faisait froid, et je m’aperçus que le jésuite restait bien longtemps. Je me disais: «Ils s’expliquent.»

Une heure passa, puis deux, puis trois. Le révérend père ne sortait point. Qu’était-il arrivé? Mon oncle était-il mort de saisissement en le voyant? Ou bien avait-il tué l’homme en soutane? Ou bien s’étaient-ils entre-mangés? Cette dernière supposition me sembla peu vraisemblable, mon oncle me paraissant en ce moment incapable d’absorber un gramme de nourriture de plus. Le jour se leva.

Inquiet, et n’osant pas entrer à mon tour, je me rappelai qu’un de mes amis demeurait juste en face. J’allai chez lui; je lui dis la chose, qui l’étonna et le fit rire, et je m’embusquai à sa fenêtre.

A neuf heures, il prit ma place, et je dormis un peu. A deux heures, je le remplaçai à mon tour. Nous étions démesurément troublés.

A six heures, le jésuite sortit d’un air pacifique et satisfait, et nous le vîmes s’éloigner d’un pas tranquille.