René l’embrassa sur le front, fraternellement et demanda: «Lucien n’est pas encore arrivé?»

Elle répondit, d’une voix claire et légère: «Non, pas encore, mon ami. Tu sais qu’il est toujours un peu en retard.»

Le timbre retentit. Un grand garçon parut, fort brun, avec des joues velues et un aspect d’hercule mondain. On nous présenta l’un à l’autre. Il s’appelait: Lucien Delabarre.

René et lui se serrèrent énergiquement les mains. Et puis on se mit à table.

Le dîner fut délicieux, plein de gaieté. René ne cessait de me parler, familièrement, cordialement, franchement, comme autrefois. C’était: «Tu sais, mon vieux.—Dis donc, mon vieux. Écoute, mon vieux.»—Puis soudain il s’écriait: «Tu ne te doutes pas du plaisir que j’ai à te retrouver. Il me semble que je renais.»

Je regardais sa femme et l’autre. Ils demeuraient parfaitement corrects. Il me sembla pourtant une ou deux fois qu’ils échangeaient un rapide et furtif coup d’œil.

Dès qu’on eut achevé le repas, René se tournant vers sa femme, déclara: «Ma chère amie, j’ai retrouvé Pierre et je l’enlève; nous allons bavarder le long du boulevard, comme jadis. Tu nous pardonneras cette équipée... de garçons. Je te laisse d’ailleurs M. Delabarre.»

La jeune femme sourit et me dit, en me tendant la main: «Ne le gardez pas trop longtemps.»

Et nous voilà, bras-dessus, bras-dessous, dans la rue. Alors, voulant savoir à tout prix: «Voyons, que s’est-il passé? Dis-moi?...» Mais il m’interrompit brusquement, et du ton grognon d’un homme tranquille qu’on dérange sans raison, il répondit: «Ah çà! mon vieux, fiche-moi donc la paix avec tes questions!» Puis il ajouta à mi-voix, comme se parlant à lui-même, avec cet air convaincu des gens qui ont pris une sage résolution: «C’était trop bête de se laisser crever comme ça, à la fin.»

Je n’insistai pas. Nous marchions vite. Nous nous mîmes à bavarder. Et tout à coup il me souffla dans l’oreille: «Si nous allions voir des filles, hein?»