Il était fort allumé: «Elle est rudement jolie et fraîche, la gaillarde. Quels yeux! Mais elle n’a pas l’air content. Elle doit avoir des embêtements; elle ne fait attention à rien.»

Je murmurai: «Tu perds tes frais.»

Mais il se fâcha: «Je ne fais pas de frais, mon cher; je trouve cette femme très jolie, voilà tout. Si on pouvait lui parler? Mais que lui dire? Voyons, tu n’as pas une idée, toi? Tu ne soupçonnes pas qui ça peut être?

—Ma foi, non. Cependant je pencherais pour une cabotine qui rejoint sa troupe après une fuite amoureuse.»

Il eut l’air froissé, comme si je lui avais dit quelque chose de blessant, et il reprit: «A quoi vois-tu ça. Moi je lui trouve au contraire l’air très comme il faut.»

Je répondis: «Regarde les bracelets, mon cher, et les boucles d’oreilles, et la toilette. Je ne serais pas étonné non plus que ce fût une danseuse, ou peut-être même une écuyère, mais plutôt une danseuse. Elle a dans toute sa personne quelque chose qui sent le théâtre.»

Cette idée le gênait décidément: «Elle est trop jeune, mon cher, elle a à peine vingt ans.

—Mais, mon bon, il y a bien des choses qu’on peut faire avant vingt ans, la danse et la déclamation sont de celles-là, sans compter d’autres encore qu’elle pratique peut-être uniquement.

—Les voyageurs pour l’express de Nice, Vintimille, en voiture!» criait l’employé.

Il fallait remonter. Notre voisine mangeait une orange. Décidément, elle n’était pas d’allure distinguée. Elle avait ouvert son mouchoir sur ses genoux; et sa manière d’arracher la peau dorée, d’ouvrir la bouche pour saisir les quartiers entre ses lèvres, de cracher les pépins par la portière révélaient toute une éducation commune d’habitudes et de gestes.