Je lui dis: «En effet, tu as l’air plus vieux que ton âge. Certainement tu as eu des chagrins.»
Il répliqua: «Je t’assure que non. Je suis vieux parce que je ne prends jamais l’air. Il n’y a rien qui détériore les gens comme la vie de café.»
Je ne le pouvais croire: «Tu as bien aussi fait la noce? On n’est pas chauve comme tu l’es sans avoir beaucoup aimé.»
Il secoua tranquillement le front, semant sur son dos les petites choses blanches qui tombaient de ses derniers cheveux: «Non, j’ai toujours été sage.» Et levant les yeux vers le lustre qui nous chauffait la tête: «Si je suis chauve, c’est la faute du gaz. Il est l’ennemi du cheveu.—Garçon, un bock!—Tu n’as pas soif?
—Non, merci. Mais vraiment tu m’intéresses. Depuis quand as-tu un pareil découragement? Ça n’est pas normal, ça n’est pas naturel. Il y a quelque chose là-dessous.
—Oui, ça date de mon enfance. J’ai reçu un coup, quand j’étais petit, et cela m’a tourné au noir pour jusqu’à la fin.
—Quoi donc?
—Tu veux le savoir? écoute. Tu te rappelles bien le château où je fus élevé, puisque tu y es venu cinq ou six fois pendant les vacances? Tu te rappelles ce grand bâtiment gris, au milieu d’un grand parc, et les longues avenues de chênes, ouvertes vers les quatre points cardinaux! Tu te rappelles mon père et ma mère, tous les deux cérémonieux, solennels et sévères.
J’adorais ma mère; je redoutais mon père, et je les respectais tous les deux, accoutumé d’ailleurs à voir tout le monde courbé devant eux. Ils étaient, dans le pays, M. le comte et Mme la comtesse; et nos voisins aussi, les Tannemare, les Ravelet, les Brenneville, montraient pour mes parents une considération supérieure.
J’avais alors treize ans. J’étais gai, content de tout, comme on l’est à cet âge-là, tout plein du bonheur de vivre.