Je ne rentrai pas pour déjeuner. J’allai faire un tour au bord de la falaise, ayant autant envie de pleurer que de rire, trouvant l’aventure comique et déplorable, me sentant ridicule et la jugeant malheureuse à devenir folle.
Je me demandais ce que je devais faire.
Je jugeai que je n’avais plus qu’à partir, et j’en pris tout de suite la résolution.
Après avoir vagabondé jusqu’au dîner, un peu triste, un peu rêveur, je rentrai à l’heure de la soupe.
On se mit à table comme de coutume. Miss Harriet était là, mangeait gravement, sans parler à personne et sans lever les yeux. Elle avait d’ailleurs son visage et son allure ordinaires.
J’attendis la fin du repas, puis, me tournant vers la patronne: «Eh bien, madame Lecacheur, je ne vais pas tarder à vous quitter.»
La bonne femme, surprise et chagrine, s’écria de sa voix traînante: «Qué qu’ vous dites là, mon brave monsieur? vous allez nous quitter! J’étions si bien accoutumés à vous!»
Je regardais de loin Miss Harriet; sa figure n’avait point tressailli. Mais Céleste, la petite bonne, venait de lever les yeux vers moi. C’était une grosse fille de dix-huit ans, rougeaude, fraîche, forte comme un cheval, et propre, chose rare. Je l’embrassais quelquefois dans les coins, par habitude de coureur d’auberges, et rien de plus.
Et le dîner s’acheva.
J’allai fumer ma pipe sous les pommiers, en marchant de long en large, d’un bout à l’autre de la cour. Toutes les réflexions que j’avais faites dans le jour, l’étrange découverte du matin, cet amour grotesque et passionné attaché à moi, des souvenirs venus à la suite de cette révélation, des souvenirs charmants et troublants, peut-être aussi ce regard de servante levé sur moi à l’annonce de mon départ, tout cela mêlé, combiné, me mettait maintenant une humeur gaillarde au corps, un picotement de baisers sur les lèvres, et, dans les veines, ce je ne sais quoi qui pousse à faire des bêtises.