Il se tut encore et ferma de nouveau les yeux. Je repris:

—Ton désir de l’Orient ne vient que de cette constante ivresse. Tu vis dans une hallucination. Comment désirer ce pays barbare où l’Esprit est mort, où la Pensée stérile ne sort point des étroites limites de la vie, ne fait aucun effort pour s’élancer, grandir et conquérir?

Il répondit:

—Qu’importe la pensée pratique! Je n’aime que le rêve. Lui seul est bon, lui seul est doux.

«La réalité implacable me conduirait au suicide si le rêve ne me permettait d’attendre.

«Mais tu as dit que l’Orient était la terre des barbares; tais-toi, malheureux, c’est la terre des sages, la terre chaude où on laisse couler la vie, où on arrondit les angles.

«Nous sommes les barbares, nous autres gens de l’Occident qui nous disons civilisés; nous sommes d’odieux barbares qui vivons durement, comme des brutes.

«Regarde nos villes de pierres, nos meubles de bois anguleux et durs. Nous montons en haletant des escaliers étroits et rapides pour entrer en des appartements étranglés où le vent glacé pénètre en sifflant, pour s’enfuir aussitôt par un tuyau de cheminée en forme de pompe, qui établit des courants d’air mortels forts à faire tourner des moulins. Nos chaises sont dures, nos murs froids, couverts d’un odieux papier; partout des angles nous blessent. Angles des tables, des cheminées, des portes, des lits. Nous vivons debout ou assis, jamais couchés, sauf pour dormir, ce qui est absurde, car on ne perçoit plus dans le sommeil le bonheur d’être étendu.

«Mais songe aussi à notre vie intellectuelle. C’est la lutte, la bataille incessante. Le souci plane sur nous, les préoccupations nous harcèlent; nous n’avons plus le temps de chercher et de poursuivre les deux ou trois bonnes choses à portée de nos mains.

«C’est le combat à outrance. Plus que nos meubles encore, notre caractère a des angles, toujours des angles!