La jeune fille ne disait rien, un peu rouge, un peu timide, gênée par le voisinage de cet homme dont elle soupçonnait les pensées.
Quand le homard apparut, César déclara: «Voilà un personnage avec qui je ferai volontiers connaissance.» Lesable, souriant, raconta qu’un écrivain avait appelé le homard «le cardinal des mers», ne sachant pas qu’avant d’être cuit cet animal était noir. Cachelin se mit à rire de toute sa force en répétant: «Ah! ah! ah! elle est bien drôle.» Mais Mlle Charlotte, devenue sérieuse, prononça: «Je ne vois pas quel rapport on a pu faire. Ce monsieur-là était déplacé. Moi je comprends toutes les plaisanteries, toutes, mais je m’oppose à ce qu’on ridiculise le clergé devant moi.»
Le jeune homme, qui voulait plaire à la vieille fille, profita de l’occasion pour faire une profession de foi catholique. Il parla des gens de mauvais goût qui traitent avec légèreté les grandes vérités. Et il conclut: «Moi, je respecte et je vénère la religion de mes pères, j’y ai été élevé, j’y resterai jusqu’à ma mort.»
Cachelin ne riait plus. Il roulait des boulettes de pain en murmurant: «C’est juste, c’est juste.» Puis il changea la conversation, qui l’ennuyait, et par une pente d’esprit naturelle à tous ceux qui accomplissent chaque jour la même besogne, il demanda: «Le beau Maze a-t-il dû rager de n’avoir pas son avancement, hein?»
Lesable sourit: «Que voulez-vous? à chacun selon ses actes!» Et on causa du ministère, ce qui passionnait tout le monde, car les deux femmes connaissaient les employés presque autant que Cachelin lui-même, à force d’entendre parler d’eux chaque soir. Mlle Charlotte s’occupait beaucoup de Boissel, à cause des aventures qu’il racontait et de son esprit romanesque, et Mlle Cora s’intéressait secrètement au beau Maze. Elles ne les avaient jamais vus, d’ailleurs.
Lesable parlait d’eux avec un ton de supériorité, comme aurait pu le faire un ministre jugeant son personnel.
On l’écoutait: «Maze ne manque point d’un certain mérite; mais quand on veut arriver, il faut travailler plus que lui. Il aime le monde, les plaisirs. Tout cela apporte un trouble dans l’esprit. Il n’ira jamais loin, par sa faute. Il sera sous-chef, peut-être, grâce à ses influences, mais rien de plus. Quant à Pitolet il rédige bien, il faut le reconnaître, il a une élégance de forme qu’on ne peut nier, mais pas de fond. Chez lui tout est en surface. C’est un garçon qu’on ne pourrait mettre à la tête d’un service important, mais qui pourrait être utilisé par un chef intelligent en lui mâchant la besogne.»
Mlle Charlotte demanda: «Et M. Boissel?»
Lesable haussa les épaules: «Un pauvre sire, un pauvre sire. Il ne voit rien dans les proportions exactes. Il se figure des histoires à dormir debout. Pour nous, c’est une non-valeur.»
Cachelin se mit à rire et déclara: «Le meilleur, c’est le père Savon.» Et tout le monde rit.