La grosse tête du chef, toujours penchée sur le papier, se redressa et il demanda d’un ton brusque: «J’ai eu besoin de vous toute la matinée. Pourquoi n’êtes-vous pas venu?» Lesable répondit: «Cher maître, nous avons eu le malheur de perdre ma tante, Mlle Cachelin, et je venais même vous demander d’assister à l’inhumation, qui aura lieu demain.»

Le visage de M. Torchebeuf s’était immédiatement rasséréné. Et il répondit avec une nuance de considération: «En ce cas, mon cher ami, c’est autre chose. Je vous remercie et je vous laisse libre, car vous devez avoir beaucoup à faire.»

Mais Lesable tenait à se montrer zélé: «Merci, cher maître, tout est fini et je compte rester ici jusqu’à l’heure réglementaire.»

Et il retourna dans son cabinet.

La nouvelle s’était répandue, et on venait de tous les bureaux pour lui faire des compliments plutôt de congratulation que de doléance, et aussi pour voir quelle tenue il avait. Il supportait les phrases et les regards avec un masque résigné d’acteur, et un tact dont on s’étonnait. «Il s’observe fort bien», disaient les uns. Et les autres ajoutaient: «C’est égal, au fond, il doit être rudement content.»

Maze, plus audacieux que tous, lui demanda, avec son air dégagé d’homme du monde: «Savez-vous au juste le chiffre de la fortune?»

Lesable répondit avec un ton parfait de désintéressement: «Non, pas au juste. Le testament dit douze cent mille francs environ. Je sais cela parce que le notaire a dû nous communiquer immédiatement certaines clauses relatives aux funérailles.»

De l’avis général, Lesable ne resterait pas au ministère. Avec soixante mille livres de rentes, on ne demeure pas gratte-papier. On est quelqu’un; on peut devenir quelque chose à son gré. Les uns pensaient qu’il visait le Conseil d’État; d’autres croyaient qu’il songeait à la députation. Le chef s’attendait à recevoir sa démission pour la transmettre au Directeur.

Tout le ministère vint aux funérailles, qu’on trouva maigres. Mais un bruit courait: «C’est Mlle Cachelin elle-même qui les a voulues ainsi. C’était dans le testament.»

Dès le lendemain, Cachelin reprit son service, et Lesable, après une semaine d’indisposition, revint à son tour, un peu pâli, mais assidu et zélé comme autrefois. On eût dit que rien n’était survenu dans leur existence. On remarqua seulement qu’ils fumaient avec ostentation de gros cigares, qu’ils parlaient de la rente, des chemins de fer, des grandes valeurs, en hommes qui ont des titres en poche, et on sut, au bout de quelque temps, qu’ils avaient loué une campagne dans les environs de Paris, pour y finir l’été.