Il restait palpitant, effaré, en homme paisible qui n’a jamais songé à cette possibilité, qui ne s’est point préparé à ces risques, à ces émotions, qui n’a point fortifié son courage dans la prévision de cet événement formidable. Il voulut se lever et retomba assis, le cœur battant, les jambes molles. Sa colère et sa force avaient tout à coup disparu. Mais la pensée de l’opinion du ministère et du bruit que la chose allait faire à travers les bureaux réveilla son orgueil défaillant, et, ne sachant que résoudre, il se rendit chez le chef pour prendre son avis.
M. Torchebeuf fut surpris et demeura perplexe. La nécessité d’une rencontre armée ne lui apparaissait pas; et il songeait que tout cela allait encore désorganiser son service. Il répétait: «Moi, je ne puis rien vous dire. C’est là une question d’honneur qui ne me regarde pas. Voulez-vous que je vous donne un mot pour le commandant Bouc? c’est un homme compétent en la matière et il pourra vous guider.»
Lesable accepta et alla trouver le commandant qui consentit même à être son témoin; il prit un sous-chef pour le seconder.
Boissel et Pitolet les attendaient, toujours gantés. Ils avaient emprunté deux chaises dans un bureau voisin afin d’avoir quatre sièges.
On se salua gravement, on s’assit. Pitolet prit la parole et exposa la situation. Le commandant, après l’avoir écouté, répondit: «La chose est grave, mais ne me paraît pas irréparable; tout dépend des intentions.» C’était un vieux marin sournois qui s’amusait.
Et une longue discussion commença, où furent élaborés successivement quatre projets de lettres, les excuses devant être réciproques. Si M. Maze reconnaissait n’avoir pas eu l’intention d’offenser, dans le principe, M. Lesable, celui-ci s’empresserait d’avouer tous ses torts en lançant l’encrier, et s’excuserait de sa violence inconsidérée.
Et les quatre mandataires retournèrent vers leurs clients.
Maze, assis maintenant devant sa table, agité par l’émotion du duel possible, bien que, s’attendant à voir reculer son adversaire, regardait successivement l’une et l’autre de ses joues dans un de ces petits miroirs ronds, en étain, que tous les employés cachent dans leur tiroir pour faire, avant le départ du soir, la toilette de leur barbe, de leurs cheveux et de leur cravate.
Il lut les lettres qu’on lui soumettait et déclara avec une satisfaction visible: «Cela me paraît fort honorable. Je suis prêt à signer.»
Lesable, de son côté, avait accepté sans discussion la rédaction de ses témoins, en déclarant: «Du moment que c’est là votre avis, je ne puis qu’acquiescer.»