Cora, moins expansive, avoua cependant qu’elle le trouvait «aimable et pas si poseur qu’elle aurait cru».
Lesable, qui semblait moins las et moins triste que de coutume, convint qu’il l’avait «méconnu» dans les premiers temps.
Maze revint avec réserve d’abord, puis plus souvent. Il plaisait à tout le monde. On l’attirait, on le soignait. Cora lui faisait les plats qu’il aimait. Et l’intimité des trois hommes fut bientôt si vive qu’ils ne se quittaient plus guère. Le nouvel ami emmenait la famille au théâtre, en des loges obtenues par les journaux.
On retournait à pied, la nuit, le long des rues pleines de monde, jusqu’à la porte du ménage Lesable. Maze et Cora marchaient devant, d’un pas égal, hanche à hanche, balancés d’un même mouvement, d’un même rythme, comme deux êtres créés pour aller côte à côte dans la vie. Ils parlaient à mi-voix, car ils s’entendaient à merveille, en riant d’un rire étouffé; et parfois la jeune femme se retournait pour jeter derrière elle un coup d’œil sur son père et son mari.
Cachelin les couvrait d’un regard bienveillant, et souvent, sans songer qu’il parlait à son gendre, il déclarait: «Ils ont bonne tournure tout de même, ça fait plaisir de les voir ensemble.» Lesable répondait tranquillement: «Ils sont presque de la même taille», et heureux de sentir que son cœur battait moins fort, qu’il soufflait moins en marchant vite et qu’il était en tout plus gaillard, il laissait s’évanouir peu à peu sa rancune contre son beau-père dont les quolibets méchants avaient d’ailleurs cessé depuis quelque temps.
Au jour de l’an il fut nommé commis principal. Il en éprouva une joie si véhémente, qu’il embrassa sa femme en rentrant, pour la première fois depuis six mois. Elle en parut tout interdite, gênée comme s’il eût fait une chose inconvenante; et elle regarda Maze qui était venu pour lui présenter, à l’occasion du premier janvier, ses hommages et ses souhaits. Il eut l’air lui-même embarrassé et il se tourna vers la fenêtre, en homme qui ne veut pas voir.
Mais Cachelin bientôt redevint irritable et mauvais, et il recommença à harceler son gendre de plaisanteries. Parfois même il attaquait Maze, comme s’il lui en eût voulu aussi de la catastrophe suspendue sur eux et dont la date inévitable se rapprochait à chaque minute.
Seule, Cora paraissait tout à fait tranquille, tout à fait heureuse, tout à fait radieuse. Elle avait oublié, semblait-il, le terme menaçant, et si proche.
On atteignit mars. Tout espoir semblait perdu, car il y aurait trois ans, au vingt juillet, que tante Charlotte était morte.
Un printemps précoce faisait germer la terre; et Maze proposa à ses amis de faire une promenade au bord de la Seine, un dimanche, pour cueillir des violettes dans les buissons.