Dès que Cachelin fut seul avec sa fille et son gendre il demanda: «Qu’est-ce que tu as eu pendant le déjeuner?»
Mais Cora ne répondit point d’abord; puis, après avoir hésité quelque temps: «Ce n’était rien. Un petit mal de cœur.»
Elle marchait d’un pas alangui, avec un sourire sur les lèvres. Lesable, mal à l’aise, l’esprit troublé, hanté d’idées confuses, contradictoires, plein d’appétits de luxe, de colère sourde, de honte inavouable, de lâcheté jalouse, faisait comme ces dormeurs qui ferment les yeux au matin pour ne point voir le rayon de lumière glissant entre les rideaux et qui coupe leur lit d’un trait brillant.
Dès qu’il fut rentré, il parla d’un travail à finir et s’enferma.
Alors Cachelin, posant les deux mains sur les épaules de sa fille: «Tu es enceinte, hein?»
Elle balbutia: «Oui, je le crois. Depuis deux mois.»
Elle n’avait point fini de parler qu’il bondissait d’allégresse; puis il se mit à danser autour d’elle un cancan de bal public, vieux ressouvenir de ses jours de garnison. Il levait la jambe, sautait malgré son ventre, secouait l’appartement tout entier. Les meubles se balançaient, les verres se heurtaient dans le buffet, la suspension oscillait et vibrait comme la lampe d’un navire.
Puis il prit dans ses bras sa fille chérie et l’embrassa frénétiquement; puis, lui jetant d’une façon familière une petite tape sur le ventre: «Ah! ça y est, enfin! L’as-tu dit à ton mari?»
Elle murmura, intimidée tout à coup: «Non... pas encore... je... j’attendais.»
Mais Cachelin s’écria: «Bon, c’est bon. Ça te gêne. Attends, je vais le lui dire, moi!»