Ce fut là, jusqu’au soir, un sujet à mots d’esprit inépuisable, qui prêta même à des grivoiseries.
Cora et Mme Torchebeuf, assises sous la tente sur le perron, regardaient les reflets du couchant. Le soleil jetait dans les feuilles une poussière de pourpre. Aucun souffle ne remuait les branches; une paix sereine, infinie, tombait du ciel flamboyant et calme.
Quelques bateaux passaient encore, plus lents, rentrant au garage.
Cora demanda: «Il paraît que ce pauvre M. Savon a épousé une gueuse?»
Mme Torchebeuf, au courant de toutes les choses du bureau, répondit: «Oui, une orpheline beaucoup trop jeune, qui l’a trompé avec un mauvais sujet et qui a fini par s’enfuir avec lui.» Puis la grosse dame ajouta: «Je dis que c’était un mauvais sujet, je n’en sais rien. On prétend qu’ils s’aimaient beaucoup. Dans tous les cas, le père Savon n’est point séduisant.»
Mme Lesable reprit gravement: «Cela n’excuse rien. Le pauvre homme est bien à plaindre. Notre voisin d’à côté, M. Barbou, est dans le même cas. Sa femme s’est éprise d’une sorte de peintre qui passait les étés ici et elle est partie avec lui à l’étranger. Je ne comprends pas qu’une femme tombe jusque-là. A mon avis, il devrait y avoir un châtiment spécial pour de pareilles misérables qui apportent la honte dans une famille.»
Au bout de l’allée, la nourrice apparut, portant Désirée dans ses dentelles. L’enfant venait vers les deux dames, toute rose dans la nuée d’or rouge du soir. Elle regardait le ciel de feu de ce même œil pâle, étonné et vague qu’elle promenait sur les visages.
Tous les hommes, qui causaient plus loin, se rapprochèrent; et Cachelin, saisissant sa petite-fille, l’éleva au bout de ses bras comme s’il eût voulu la porter dans le firmament. Elle se profilait sur le fond brillant de l’horizon avec sa longue robe blanche qui tombait jusqu’à terre.
Et le grand-père s’écria: «Voilà ce qu’il y a de meilleur au monde, n’est-ce pas, père Savon?»
Et le vieux ne répondit pas, n’ayant rien à dire, ou, peut-être, pensant trop de choses.