Sur les murs, trois grandes photographies. Trois colonels à cheval; les colonels de ses amants! Pourquoi? Ne pouvant garder l’image même, le souvenir direct, elle avait peut-être voulu conserver ainsi des souvenirs par ricochet?
Et elle n’avait jamais été reconnue par personne dans toutes ses visites au Cheval d’Or, direz-vous?
Jamais! Par personne!
Le moyen employé par elle était admirable et simple. Elle avait imaginé et organisé des séries de réunions de bienfaisance et de piété auxquelles elle allait souvent et auxquelles elle manquait parfois. Le mari, connaissant ses œuvres pieuses, qui lui coûtaient fort cher, vivait sans soupçons.
Donc, une fois le rendez-vous convenu, elle disait, en dînant, devant les domestiques:
—Je vais ce soir à l’Association des ceintures de flanelle pour les vieillards paralytiques.
Et elle sortait vers huit heures, entrait à l’Association, en ressortait aussitôt, passait par diverses rues, et, se trouvant seule dans quelque ruelle, dans quelque coin sombre et sans quinquet, elle enlevait son chapeau, le remplaçait par un bonnet de bonne apporté sous son mantelet, dépliait un tablier blanc dissimulé de la même façon, le nouait autour de sa taille, et portant dans une serviette son chapeau de ville et le vêtement qui tout à l’heure lui couvrait les épaules, elle s’en allait trottinant, hardie, les hanches découvertes, petite bobonne qui fait une commission; et quelquefois même elle courait comme si elle eût été fort pressée.
Qui donc aurait reconnu dans cette servante mince et vive madame la première présidente Amandon?
Elle arrivait au Cheval d’Or, montait à sa chambre dont elle avait la clef; et le gros patron, maître Trouveau, la voyant passer de son comptoir, murmurait:
—V’là mamzelle Clarisse qui va t’à ses amours.