Je cherche un hôtel. On m’indique le grrrrand Hôtel de Russie, d’Angleterre, d’Allemagne et des Pays-Bas. En rendant hommage à l’intelligence cosmopolite du patron, je m’installe dans cet hôpital qui me paraît vide, tant il est grand.

Puis je fais un tour dans la ville, jolie et bien située au pied d’une montagne imposante (voir les guides), je rencontre des gens qui ont l’air malade, promenés par d’autres qui ont l’air de s’ennuyer. On retrouve ici des cache-nez. (Avis aux naturalistes qui s’inquiéteraient de leur disparition.)

Six heures. Je rentre pour dîner. Le couvert est mis dans une vaste salle qui devrait contenir trois cents convives et qui en abrite juste vingt-deux. Ils entrent l’un après l’autre. Voici d’abord un Anglais grand, rasé, maigre, avec une longue redingote à jupe et à taille, dont les manches emprisonnent les bras minces du monsieur comme des étuis à parapluie enserrent un parapluie. Ce vêtement, qui rappelle l’uniforme civil des vieux capitaines, celui des invalides, et la soutane des ecclésiastiques, porte, sur sa façade, une rangée de boutons, vêtus de drap noir comme leur maître, et serrés l’un contre l’autre, à la façon d’un bataillon de cloportes. En face, une rangée de boutonnières semble les attendre et donne des idées inconvenantes.

Le gilet est clôturé par la même méthode. Le propriétaire de ce vêtement ne paraît pas folichon.

Il me salue; je lui rends sa politesse.

Deuxième entrée.—Trois dames, trois Anglaises, la mère, deux filles. Chacune d’elles porte sur la tête un œuf à la neige, ce qui m’étonne. Les filles sont vieilles comme la mère. La mère est vieille comme les filles. Toutes trois sont minces, à façades planes, hautes, lentes, raides; et elles ont des dents extérieures pour faire peur aux plats et aux hommes.

D’autres habitués arrivent, tous Anglais. Un seul est gros et rouge, avec des favoris blancs. Chaque femme (elles sont quatorze) porte sur la tête un œuf à la neige. Je m’aperçois que cet entremets couvre-chef est en dentelle blanche ou en tulle mousseux, je ne sais pas trop. Il ne semble pas sucré. Toutes ces dames d’ailleurs ont l’air de conserves au vinaigre, bien qu’il y ait, parmi elles, cinq jeunes filles, pas trop laides, mais plates, sans espoir visible.

Je songe aux vers de Bouilhet:

Qu’importe ton sein maigre, ô mon objet aimé.
On est plus près du cœur quand la poitrine est plate;
Et je vois comme un merle en sa cage enfermé,
L’amour entre tes os, rêvant sur une patte!

Deux jeunes messieurs, plus jeunes que le premier, sont également enfermés en des redingotes sacerdotales. Ce sont des prêtres-laïques, à femmes et à enfants, nommés pasteurs. Ils ont l’air plus propres, plus sérieux, moins aimables que nos curés. Je ne changerais pas une tonne de ceux-ci contre une barrique de ceux-là. Chacun son goût.