—Soyez le bienvenu, baron, tous les amis du duc sont chez eux ici.
Puis, elle fixa son regard brillant sur le colosse qu’on lui présentait. Elle avait sur la lèvre supérieure un petit duvet noir, un soupçon de moustache, plus sombre quand elle parlait. Elle sentait bon, une odeur forte, grisante, quelque parfum d’Amérique ou des Indes.
D’autres personnes entraient, marquis, comtes ou princes. Elle dit à Servigny, avec une gracieuseté de mère:
—Vous trouverez ma fille dans l’autre salon. Amusez-vous, messieurs, la maison vous appartient.
Et elle les quitta pour aller aux derniers venus, en jetant à Saval ce coup d’œil souriant et fuyant qu’ont les femmes pour faire comprendre qu’on leur a plu.
Servigny saisit le bras de son ami.
—Je vais te piloter, dit-il. Ici, dans le salon où nous sommes, les femmes, c’est le temple de la Chair, fraîche ou non. Objets d’occasion valant le neuf, et même mieux, cotés cher, à prendre à bail. A gauche, le jeu. C’est le temple de l’Argent. Tu connais ça. Au fond, on danse, c’est le temple de l’Innocence, le sanctuaire, le marché aux jeunes filles. C’est là qu’on expose, sous tous les rapports, les produits de ces dames. On consentirait même à des unions légitimes! C’est l’avenir, l’espérance... de nos nuits. Et c’est aussi ce qu’il y a de plus curieux dans ce musée des maladies morales, ces fillettes dont l’âme est disloquée comme les membres des petits clowns issus de saltimbanques. Allons les voir.
Il saluait à droite, à gauche, galant, un compliment aux lèvres, couvrant d’un regard vif d’amateur chaque femme décolletée qu’il connaissait.
Un orchestre, au fond du second salon, jouait une valse; et ils s’arrêtèrent sur la porte pour regarder. Une quinzaine de couples tournaient; les hommes graves, les danseuses avec un sourire figé sur les lèvres. Elles montraient beaucoup de peau, comme leurs mères; et le corsage de quelques-unes n’étant soutenu que par un mince ruban qui contournait la naissance du bras, on croyait apercevoir, par moments, une tache sombre sous les aisselles.
Soudain, du fond de l’appartement, une grande fille s’élança, traversant tout, heurtant les danseurs, et relevant de sa main gauche la queue démesurée de sa robe. Elle courait à petits pas rapides comme courent les femmes dans les foules, et elle cria: