Que de fois elle avait dit à son amant: «Je n’y tiens plus, je veux le voir, je vais partir.»

Toujours il l’avait retenue, arrêtée. Elle ne saurait pas se contenir, se maîtriser; l’autre devinerait, l’exploiterait. Elle serait perdue.

—Comment est-il? disait-elle.

—Je ne sais pas. Je ne l’ai point revu non plus.

—Est-ce possible? avoir un fils et ne le point connaître. Avoir peur de lui, l’avoir rejeté comme une honte.—C’était horrible.

Ils allaient sur la longue route, accablés par la flamme du soleil, montant toujours l’interminable côte.

Elle reprit:

—Ne dirait-on pas un châtiment? Je n’ai jamais eu d’autre enfant. Non, je ne pouvais plus résister à ce désir de le voir, qui me hante depuis quarante ans. Vous ne comprenez pas cela, vous, les hommes. Songez que je suis tout près de la mort. Et je ne l’aurai pas revu!... pas revu, est-ce possible? Comment ai-je pu attendre si longtemps? J’ai pensé à lui toute ma vie. Quelle affreuse existence cela m’a fait. Je ne me suis pas réveillée une fois, pas une fois, entendez-vous, sans que ma première pensée n’ait été pour lui, pour mon enfant. Comment est-il? Oh! comme je me sens coupable vis-à-vis de lui! Doit-on craindre le monde en ce cas-là? J’aurais dû tout quitter et le suivre, l’élever, l’aimer. J’aurais été plus heureuse, certes. Je n’ai pas osé. J’ai été lâche. Comme j’ai souffert! Oh! ces pauvres êtres abandonnés, comme ils doivent haïr leurs mères!

Elle s’arrêta brusquement, étranglée par les sanglots. Tout le vallon était désert et muet sous la lumière accablante du jour. Seules, les sauterelles jetaient leur cri sec et continu dans l’herbe jaune et rare des deux côtés de la route.

—Asseyez-vous un peu, dit-il.