Elle refusait de se mettre au lit avant qu’il fût revenu. Elle restait immobile sur une chaise, les yeux indéfiniment fixés sur les petites aiguilles de cuivre qui tournaient, tournaient de leur marche lente et régulière, autour du cadran de faïence où les heures étaient écrites.
Elle entendait au loin le trot de son cheval, et se dressait d’un bond, puis, quand il entrait dans la chambre, elle levait, avec un geste de fantôme, son doigt vers la pendule, comme pour lui dire: «Regarde comme il est tard!» Et lui commençait à prendre peur devant cette idiote amoureuse et jalouse; il s’irritait comme font les brutes. Il la frappa, un soir.
On me vint chercher. Elle se débattait, en hurlant, dans une horrible crise de douleur, de colère, de passion, que sais-je? Peut-on deviner ce qui se passe dans ces cerveaux rudimentaires?
Je la calmai avec des piqûres de morphine; et je défendis qu’elle revît cet homme, car je compris que le mariage la conduirait infailliblement à la mort.
Alors elle devint folle! Oui, mon cher, cette idiote est devenue folle. Elle pense à lui toujours, et elle l’attend. Elle l’attend toute la journée et toute la nuit, éveillée ou endormie, en ce moment, sans cesse. Comme je la voyais maigrir, maigrir, et comme son regard obstiné ne quittait plus jamais le cadran des horloges, j’ai fait enlever de la maison tous ces appareils à mesurer le temps. Je lui ai ôté ainsi la possibilité de compter les heures, et de chercher sans fin, en d’obscures réminiscences, à quel moment il revenait, autrefois. J’espère, à la longue, tuer en elle le souvenir, éteindre cette lueur de pensée que j’avais allumée avec tant de peine.
Et j’ai essayé, l’autre jour, une expérience. Je lui ai offert ma montre. Elle l’a prise, l’a considérée quelque temps; puis elle s’est mise à crier d’une façon épouvantable, comme si la vue de ce petit instrument avait soudain réveillé sa mémoire qui commençait à s’assoupir.
Elle est maigre, aujourd’hui, maigre à faire pitié, avec des yeux caves et brillants. Et elle marche sans cesse, comme les bêtes en cage.
J’ai fait griller les fenêtres, poser de hauts contrevents et fixer les sièges aux parquets pour l’empêcher de regarder dans la rue s’il revient!
Oh! les pauvres parents! Quelle vie ils auront passée!
Nous étions arrivés sur la colline; le docteur se retourna et me dit: