Son mari, inspecteur d’un grand service public, s’absentait souvent, nous laissant libres de nos soirées. Tantôt je les passais chez elle, étendu sur le divan, le front sur une de ses jambes, tandis que sur l’autre dormait un énorme chat noir, nommé «Misti», qu’elle adorait. Nos doigts se rencontraient sur le dos nerveux de la bête, et se caressaient dans son poil de soie. Je sentais contre ma joue le flanc chaud qui frémissait d’un éternel «ronron», et parfois une patte allongée posait sur ma bouche ou sur ma paupière cinq griffes ouvertes, dont les pointes me piquaient les yeux et qui se refermaient aussitôt.
Tantôt nous sortions pour faire ce qu’elle appelait nos escapades. Elles étaient bien innocentes, d’ailleurs. Cela consistait à aller souper dans une auberge de banlieue, ou bien, après avoir dîné chez elle ou chez moi, à courir les cafés borgnes, comme des étudiants en goguette.
Nous entrions dans les caboulots populaires et nous allions nous asseoir, dans le fond du bouge enfumé, sur des chaises boiteuses, devant une vieille table de bois. Un nuage de fumée âcre, où restait une odeur de poisson frit du dîner, emplissait la salle; des hommes en blouse gueulaient en buvant des petits verres; et le garçon étonné posait devant nous deux cerises à l’eau-de-vie.
Elle, tremblante, apeurée à ravir, soulevait jusqu’au bout de son nez, qui la retenait en l’air, sa voilette noire pliée en deux; et elle se mettait à boire avec la joie qu’on a en accomplissant une adorable scélératesse. Chaque cerise avalée lui donnait la sensation d’une faute commise, chaque gorgée du rude liquide descendait en elle comme une jouissance délicate et défendue.
Puis elle me disait à mi-voix: «Allons-nous-en.» Et nous partions. Elle filait vivement, la tête basse, d’un pas menu, entre les buveurs qui la regardaient passer d’un air mécontent; et quand nous nous retrouvions dans la rue, elle poussait un grand soupir comme si nous venions d’échapper à un terrible danger.
Quelquefois elle me demandait en frissonnant: «Si on m’injuriait dans ces endroits-là, qu’est-ce que tu ferais?» Je répondais d’un ton crâne: «Mais je te défendrais, parbleu!» Et elle me serrait le bras avec bonheur, avec le désir confus, peut-être, d’être injuriée et défendue, de voir des hommes se battre pour elle, même ces hommes-là, avec moi!
Un soir, comme nous étions attablés dans un assommoir de Montmartre, nous vîmes entrer une vieille femme en guenilles, qui tenait à la main un jeu de cartes crasseux. Apercevant une dame, la vieille aussitôt s’approcha de nous en offrant de dire la bonne aventure à ma compagne. Emma, qui avait à l’âme toutes les croyances, frissonna de désir et d’inquiétude, et elle fit place, près d’elle, à la commère.
L’autre, antique, ridée, avec des yeux cerclés de chair vive et une bouche vide, sans une dent, disposa sur la table ses cartons sales. Elle faisait des tas, les ramassait, étalait de nouveau les cartes en murmurant des mots qu’on ne distinguait point. Emma, pâlie, écoutait, attendait, le souffle court, haletant d’angoisse et de curiosité.
La sorcière se mit à parler. Elle lui prédit des choses vagues: du bonheur et des enfants, un jeune homme blond, un voyage, de l’argent, un procès, un monsieur brun, le retour d’une personne, une réussite, une mort. L’annonce de cette mort frappa la jeune femme. La mort de qui? Quand? Comment?
La vieille répondait: «Quant à ça, les cartes ne sont pas assez fortes, il faudrait v’nir chez moi d’main. J’ vous dirais ça avec l’ marc de café qui n’ trompe jamais.»