Mais Georges, que l’ombre inquiétait auprès de ce cadavre, le contemplait obstinément. Son œil et son esprit attirés, fascinés, par ce visage décharné que la lumière vacillante faisait paraître encore plus creux, restaient fixés sur lui. C’était là son ami, Charles Forestier, qui lui parlait hier encore! Quelle chose étrange et épouvantable que cette fin complète d’un être! Oh! il se les rappelait maintenant les paroles de Norbert de Varenne hanté par la peur de la mort. «Jamais un être ne revient.» Il en naîtrait des millions et des milliards, à peu près pareils, avec des yeux, un nez, une bouche, un crâne, et dedans une pensée, sans que jamais celui-là reparût qui était couché dans ce lit.
Pendant quelques années il avait vécu, mangé, ri, aimé, espéré, comme tout le monde. Et c’était fini, pour lui, fini pour toujours. Une vie! quelques jours, et puis plus rien! On naît, on grandit, on est heureux, on attend, puis on meurt. Adieu! homme ou femme, tu ne reviendras point sur la terre! Et pourtant chacun porte en soi le désir fiévreux et irréalisable de l’éternité, chacun est une sorte d’univers dans l’univers, et chacun s’anéantit bientôt complètement dans le fumier des germes nouveaux. Les plantes, les bêtes, les hommes, les étoiles, les mondes, tout s’anime, puis meurt pour se transformer. Et jamais un être ne revient, insecte, homme ou planète!
Une terreur, confuse, immense, écrasante, pesait sur l’âme de Duroy, la terreur de ce néant illimité, inévitable, détruisant indéfiniment toutes les existences si rapides et si misérables. Il courbait déjà le front sous sa menace. Il pensait aux mouches qui vivent quelques heures, aux bêtes qui vivent quelques jours, aux hommes qui vivent quelques ans, aux terres qui vivent quelques siècles. Quelle différence donc entre les uns et les autres? Quelques aurores de plus, voilà tout.
Il détourna les yeux pour ne plus regarder le cadavre.
Mme Forestier, la tête baissée, semblait songer aussi à des choses douloureuses. Ses cheveux blonds étaient si jolis sur sa figure triste, qu’une sensation douce comme le toucher d’une espérance passa dans le cœur du jeune homme. Pourquoi se désoler quand il avait encore tant d’années devant lui?
Et il se mit à la contempler. Elle ne le voyait point, perdue dans sa méditation. Il se disait: «Voilà pourtant la seule bonne chose de la vie: l’amour! tenir dans ses bras une femme aimée! Là est la limite du bonheur humain.»
Quelle chance il avait eue, ce mort, de rencontrer cette compagne intelligente et charmante. Comment s’étaient-ils connus? Comment avait-elle consenti, elle, à épouser ce garçon médiocre et pauvre? Comment avait-elle fini par en faire quelqu’un?
Alors il songea à tous les mystères cachés dans les existences. Il se rappela ce qu’on chuchotait du comte de Vaudrec qui l’avait dotée et mariée, disait-on.
Qu’allait-elle faire maintenant? Qui épouserait-elle? Un député, comme le pensait Mme de Marelle, ou quelque gaillard d’avenir, un Forestier supérieur? Avait-elle des projets, des plans, des idées arrêtées? Comme il eût désiré savoir cela! Mais pourquoi ce souci de ce qu’elle ferait? Il se le demanda, et s’aperçut que son inquiétude venait d’une de ces arrière-pensées confuses, secrètes, qu’on se cache à soi-même et qu’on ne découvre qu’en allant fouiller tout au fond de soi.
Oui, pourquoi n’essayerait-il pas lui-même cette conquête? Comme il serait fort, avec elle, et redoutable! Comme il pourrait aller vite et loin, et sûrement.