Il referma l’armoire avec calme, en prononçant assez haut pour être entendu:
—Il y a des imbéciles et des envieux partout.
Mais il était blessé dans son orgueil, blessé dans sa vanité, cette vanité et cet orgueil ombrageux d’écrivain, qui produisent cette susceptibilité nerveuse toujours en éveil, égale chez le reporter et chez le poète génial.
Ce mot: «Forestier» déchirait son oreille; il avait peur de l’entendre, et se sentait rougir en l’entendant.
Il était pour lui, ce nom, une raillerie mordante, plus qu’une raillerie, presque une insulte. Il lui criait: «C’est ta femme qui fait ta besogne comme elle faisait celle de l’autre. Tu ne serais rien sans elle.»
Il admettait parfaitement que Forestier n’eût rien été sans Madeleine; mais quant à lui, allons donc!
Puis, rentré chez lui, l’obsession continuait. C’était la maison tout entière maintenant qui lui rappelait le mort, tout le mobilier, tous les bibelots, tout ce qu’il touchait. Il ne pensait guère à cela dans les premiers temps; mais la scie montée par ses confrères avait fait en son esprit une sorte de plaie qu’un tas de riens inaperçus jusqu’ici envenimaient à présent.
Il ne pouvait plus prendre un objet sans qu’il crût voir aussitôt la main de Charles posée dessus. Il ne regardait et ne maniait que des choses lui ayant servi autrefois, des choses qu’il avait achetées, aimées et possédées. Et Georges commençait à s’irriter même à la pensée des relations anciennes de son ami et de sa femme.
Il s’étonnait parfois de cette révolte de son cœur, qu’il ne comprenait point, et se demandait: «Comment diable se fait-il? Je ne suis pas jaloux des amis de Madeleine. Je ne m’inquiète jamais de ce qu’elle fait. Elle rentre et sort à son gré, et le souvenir de cette brute de Charles me met en rage!»
Il ajoutait, mentalement: «Au fond, ce n’était qu’un crétin; c’est sans doute ça qui me blesse. Je me fâche que Madeleine ait pu épouser un pareil sot.»