Or, comment a-t-on pu supposer une seconde que j’aie eu la pensée de synthétiser tous les journaux de Paris en un seul? Quel écrivain ayant des prétentions justes ou non, à l’observation, à la logique et à la bonne foi, qui croirait pouvoir créer un type rappelant en même temps la Gazette de France, le Gil-Blas, le Temps, le Figaro, les Débats, le Charivari, le Gaulois, la Vie Parisienne, l’Intransigeant, etc., etc. Et j’aurais imaginé la Vie Française pour donner une idée de l’Union et des Débats, par exemple!... Cela est tellement ridicule que je ne comprends pas vraiment quelle mouche a piqué mes confrères! Et je voudrais bien qu’on essayât d’inventer une feuille qui ressemblerait à l’Univers d’un côté et de l’autre aux papiers obscènes qu’on vend à la criée, le soir, sur les boulevards! Or elles existent, ces feuilles obscènes, n’est-ce pas? Il en existe aussi d’autres qui ne sont en vérité que des cavernes de maraudeurs financiers, des usines à chantage et à émissions de valeurs fictives.

C’est une de celles-là que j’ai choisie.

Ai-je révélé leur existence à quelqu’un? Non. Le public les connaît; et que de fois des journalistes de mes amis se sont indignés devant moi des agissements de ces usines de friponnerie!

Alors, de quoi se plaint-on? De ce que le vice triomphe à la fin? Cela n’arrive-t-il jamais et ne pourrait-on citer personne parmi les financiers puissants dont les débuts aient été aussi douteux que ceux de Georges Duroy?

Quelqu’un peut-il se reconnaître dans un seul de mes personnages? Non.—Peut-on affirmer même que j’aie songé à quelqu’un? Non.—Car je n’ai visé personne.

J’ai décrit le journalisme interlope comme on décrit le monde interlope. Cela était-il donc interdit?

Et si on me reproche de voir trop noir, de ne regarder que des gens véreux, je répondrai justement que ce n’est pas dans le milieu de mes personnages que j’aurais pu rencontrer beaucoup d’êtres vertueux et probes. Je n’ai pas inventé ce proverbe: «Qui se ressemble, s’assemble».

Enfin, comme dernier argument, je prierai les mécontents de relire l’immortel roman qui a donné un titre à ce journal: Gil Blas, et de me faire ensuite la liste des gens sympathiques que Le Sage nous a montrés, bien que dans son œuvre il ait parcouru un peu tous les mondes.

Je compte, mon cher rédacteur en chef, que vous voudrez bien donner l’hospitalité à cette défense, et je vous serre bien cordialement la main.

Guy de Maupassant.