Elle était âgée de soixante-dix ans au moins, grande, sèche, anguleuse avec des cheveux blancs en boudins sur les tempes, suivant la mode ancienne. Vêtue comme une Anglaise vagabonde d’une façon maladroite et drôle, en personne à qui toute toilette est indifférente, elle mangeait une omelette et buvait de l’eau.

Elle avait un aspect singulier, des yeux inquiets, une physionomie d’être que l’existence a maltraité. Je la regardais malgré moi, me demandant: «Qui est-ce? Quelle est la vie de cette femme? Pourquoi erre-t-elle seule dans ces montagnes?»

Elle paya, puis se leva pour partir, en rajustant sur ses épaules un étonnant petit châle dont les deux bouts pendaient sur ses bras. Elle prit dans un coin un long bâton de voyage couvert de noms imprimés au fer rouge, puis elle sortit, droite, roide, d’un grand pas de facteur qui se met en course.

Un guide l’attendait devant la porte. Ils s’éloignèrent. Je les regardais descendre le vallon, le long du chemin qu’indique une ligne de hautes croix de bois. Elle était plus grande que son compagnon et semblait aller plus vite que lui.

Deux heures plus tard je gravissais les bords de l’entonnoir profond qui contient, dans un merveilleux et énorme trou de verdure, plein d’arbres, de broussailles, de rocs et de fleurs, le lac Pavin, si rond qu’il semble fait au compas, si clair et si bleu qu’on dirait un flot d’azur coulé du ciel, si charmant qu’on voudrait vivre dans une hutte, sur le versant du bois qui domine ce cratère où dort l’eau tranquille et froide.

Elle était là debout, immobile, contemplant la nappe transparente au fond du volcan mort. Elle regardait comme pour voir dessous, dans la profondeur inconnue, peuplée, dit-on, de truites grosses comme des monstres et qui ont dévoré tous les autres poissons. Comme je passais près d’elle, il me sembla que deux larmes roulaient dans ses yeux. Mais elle partit à grandes enjambées pour rejoindre son guide, demeuré dans un cabaret au pied de la montée qui mène au lac.

Je ne la revis point ce jour-là.

Le lendemain, à la nuit tombante, j’arrivai au château de Murol. La vieille forteresse, tour géante debout sur un pic au milieu d’une large vallée, au croisement de trois vallons, se dresse sur le ciel, brune, crevassée, bosselée, mais ronde, depuis son large pied circulaire jusqu’aux tourelles croulantes de son faîte.

Elle surprend plus qu’aucune autre ruine par son énormité simple, sa majesté, son air antique puissant et grave. Elle est là, seule, haute comme une montagne, reine morte, mais toujours la reine des vallées couchées sous elle. On y monte par une pente plantée de sapins, on y pénètre par une porte étroite, on s’arrête au pied des murs, dans la première enceinte, au-dessus du pays entier.

Là dedans, des salles tombées, des escaliers égrenés, des trous inconnus, des souterrains, des oubliettes, des murs coupés au milieu, des voûtes tenant on ne sait comment, un dédale de pierres, de crevasses où pousse l’herbe, où glissent des bêtes.