—Oui, je me rappelle bien. Vous êtes mademoiselle Suzanne.
Elle fit «oui», de la tête. Des larmes tombaient de ses yeux. Alors, me montrant d’un regard le vieillard immobile sur le seuil de sa masure, elle me dit:
—C’est lui.
Et je compris qu’elle l’aimait toujours, qu’elle le voyait encore avec ses yeux séduits.
Je demandai:
—Avez-vous été heureuse au moins?
Elle répondit, avec une voix qui venait du cœur:
—Oh! oui, très heureuse. Il m’a rendue très heureuse. Je n’ai jamais rien regretté.
Je la contemplais, triste, surpris, émerveillé par la puissance de l’amour! Cette fille riche avait suivi cet homme, ce paysan. Elle était devenue elle-même une paysanne. Elle s’était faite à sa vie sans charmes, sans luxe, sans délicatesse d’aucune sorte, elle s’était pliée à ses habitudes simples. Et elle l’aimait encore. Elle était devenue une femme de rustre, en bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat de terre sur une table de bois, assise sur une chaise de paille, une bouillie de choux et de pommes de terre au lard. Elle couchait sur une paillasse à son côté.
Elle n’avait jamais pensé à rien, qu’à lui! Elle n’avait regretté ni les parures, ni les étoffes, ni les élégances, ni la mollesse des sièges, ni la tiédeur parfumée des chambres enveloppées de tentures, ni la douceur des duvets où plongent les corps pour le repos. Elle n’avait eu jamais besoin que de lui; pourvu qu’il fût là, elle ne désirait rien.