Les deux hommes continuèrent à jouer; de temps en temps, une rage plus forte de l’ouragan secouait la porte, faisait trembler les murs, et les deux buveurs levaient la tête comme si quelqu’un allait entrer. Puis Mathurin prenait le litre et remplissait le verre de Jérémie. Mais soudain, l’horloge suspendue sur le comptoir sonna minuit. Son timbre enroué ressemblait à un choc de casseroles, et les coups vibraient longtemps, avec une sonorité de ferraille.

Mathurin aussitôt se leva, comme un matelot dont le quart est fini:

—Allons, Jérémie, faut décaniller.

L’autre se mit en mouvement avec plus de peine, prit son aplomb en s’appuyant à la table; puis il gagna la porte et l’ouvrit pendant que son compagnon éteignait la lampe.

Lorsqu’ils furent dans la rue, Mathurin ferma la boutique; puis il dit:

—Allons, bonsoir, à demain.

Et il disparut dans les ténèbres.

II

Jérémie fit trois pas, puis oscilla, étendit les mains, rencontra un mur qui le soutint debout et se remit en marche en trébuchant. Par moments une bourrasque, s’engouffrant dans la rue étroite, le lançait en avant, le faisait courir quelques pas; puis quand la violence de la trombe cessait, il s’arrêtait net, ayant perdu son pousseur, et il se remettait à vaciller sur ses jambes capricieuses d’ivrogne.

Il allait, d’instinct, vers sa demeure, comme les oiseaux vont au nid. Enfin, il reconnut sa porte et il se mit à la tâter pour découvrir la serrure et placer la clef dedans. Il ne trouvait pas le trou et jurait à mi-voix. Alors il tapa dessus à coups de poing, appelant sa femme pour qu’elle vînt l’aider: