Le juge de paix la salue d’un coup d’œil de connaissance où perce une raillerie, et dit:
—Madame Bascule, articulez vos griefs.
La partie adverse se tient de l’autre côté. Elle est représentée par trois personnes. Au milieu, un jeune paysan de vingt-cinq ans, joufflu comme une pomme et rouge comme un coquelicot. A sa droite, sa femme toute jeune, maigre, petite, pareille à une poule cayenne, avec une tête mince et plate que coiffe, comme une crête, un bonnet rose. Elle a un œil rond, étonné et colère, qui regarde de côté comme celui des volailles. A la gauche du garçon se tient son père, vieux homme courbé, dont le corps tortu disparaît dans sa blouse empesée, comme sous une cloche.
Mᵐᵉ Bascule s’explique:
—Monsieur le juge de paix, voici quinze ans que j’ai recueilli ce garçon. Je l’ai élevé et aimé comme une mère, j’ai tout fait pour lui, j’en ai fait un homme. Il m’avait promis, il m’avait juré de ne pas me quitter, il m’en a même fait un acte, moyennant lequel je lui ai donné un petit bien, ma terre de Bec-de-Mortin, qui vaut dans les six mille. Or voilà qu’une petite chose, une petite rien du tout, une petite morveuse...
Le Juge de paix.—Modérez-vous, madame Bascule.
Mᵐᵉ Bascule.—Une petite... une petite... je m’entends, lui a tourné la tête, lui a fait je ne sais quoi, non, je ne sais quoi... et il s’en va l’épouser, ce sot, ce grand bête, et il lui porte mon bien en mariage, mon bien du Bec-de-Mortin... Ah! mais non, ah! mais non... J’ai un papier, le voilà... Qu’il me rende mon bien, alors. Nous avons fait un acte de notaire pour le bien et un acte de papier privé pour l’amitié. L’un vaut l’autre. Chacun son droit, est-ce pas vrai?
Elle tend au juge de paix un papier timbré grand ouvert.
Isidore Paturon.—C’est pas vrai.
Le Juge.—Taisez-vous. Vous parlerez à votre tour. (Il lit.)