—C’est le logis, ou plutôt le taudis d’un exilé, dit-il, mais ma chambre est plus propre. Allons-y.

Je crus, en y entrant, pénétrer dans le magasin d’un brocanteur, tant elle était remplie de choses, de ces choses disparates, bizarres et variées qu’on sent être des souvenirs. Sur les murs deux jolis dessins de peintres connus, des étoffes, des armes, épées et pistolets, puis, juste au milieu du panneau principal un carré de satin blanc encadré d’or.

Surpris, je m’approchai pour voir, et j’aperçus une épingle à cheveux piquée au centre de l’étoffe brillante.

Mon hôte posa sa main sur mon épaule:

—Voilà, dit-il en souriant, la seule chose que je regarde ici, et la seule que je voie depuis dix ans. M. Prudhomme proclamait: «Ce sabre est le plus beau jour de ma vie», moi, je puis dire: «Cette épingle est toute ma vie».

Je cherchais une phrase banale; je finis par prononcer:

—Vous avez souffert par une femme?

Il reprit brusquement:

—Dites que je souffre comme un misérable... Mais venez sur mon balcon. Un nom m’est venu tout à l’heure sur les lèvres que je n’ai point osé prononcer, car si vous m’aviez répondu «morte», comme vous avez fait pour Sophie Astier, je me serais brûlé la cervelle, aujourd’hui même.

Nous étions sortis sur le large balcon d’où l’on voyait deux golfes, l’un à droite, et l’autre à gauche, enfermés par de hautes montagnes grises. C’était l’heure crépusculaire où le soleil disparu n’éclaire plus la terre que par les reflets du ciel.