Or, vers cette époque, une bonne femme du pays, très pauvre, la Martel, mourut, laissant une fillette de quinze ans, qu’on appelait la Goutte à cause de son amour immodéré pour l’eau-de-vie.

Picot recueillit cette guenilleuse et l’employa à de menues besognes, la nourrissant sans la payer, en échange de son travail. Elle couchait sous la grange, dans l’étable ou dans l’écurie, sur la paille ou sur le fumier, quelque part, n’importe où, car on ne donne pas un lit à ces va-nu-pieds. Elle couchait donc n’importe où, avec n’importe qui, peut-être avec le charretier ou le goujat. Mais il arriva que, bientôt, elle s’adonna avec le sourd et s’accoupla avec lui d’une façon continue. Comment s’unirent ces deux misères? Comment se comprirent-elles? Avait-il jamais connu une femme avant cette rôdeuse de granges, lui qui n’avait jamais causé avec personne? Est-ce elle qui le fut trouver dans sa hutte roulante, et qui le séduisit, Ève d’ornière, au bord d’un chemin? On ne sait pas. On sut seulement, un jour, qu’ils vivaient ensemble comme mari et femme.

Personne ne s’en étonna. Et Picot trouva même cet accouplement naturel.

Mais voilà que le curé apprit cette union sans messe et se fâcha. Il fit des reproches à madame Picot, inquiéta sa conscience, la menaça de châtiments mystérieux. Que faire? C’était bien simple. On allait les marier à l’église et à la mairie. Ils n’avaient rien ni l’un ni l’autre: lui, pas une culotte entière; elle, pas un jupon d’une seule pièce. Donc, rien ne s’opposait à ce que la loi et la religion fussent satisfaites. On les unit, en une heure, devant maire et curé, et on crut tout réglé pour le mieux.

Mais voilà que, bientôt, ce fut un jeu dans le pays (pardon pour ce vilain mot!) de faire cocu ce pauvre Gargan. Avant qu’il fût marié, personne ne songeait à coucher avec la Goutte; et, maintenant, chacun voulait son tour, histoire de rire. Tout le monde y passait pour un petit verre, derrière le dos du mari. L’aventure fit même tant de bruit aux environs qu’il vint des messieurs de Goderville pour voir ça.

Moyennant un demi-litre, la Goutte leur donnait le spectacle avec n’importe qui, dans un fossé, derrière un mur, tandis qu’on apercevait, en même temps, la silhouette immobile de Gargan, tricotant un bas à cent pas de là et suivi de son troupeau bêlant. Et on riait à s’en rendre malade dans tous les cafés de la contrée; on ne parlait que de ça, le soir, devant le feu; on s’abordait sur les routes en se demandant: «As-tu payé la goutte à la Goutte?» On savait ce que cela voulait dire.

Le berger ne semblait rien voir. Mais voilà qu’un jour, le gars Poirot, de Sasseville, appela d’un signe la femme à Gargan derrière une meule en lui faisant voir une bouteille pleine. Elle comprit et accourut en riant; or, à peine étaient-ils occupés à leur besogne criminelle que le pâtre tomba sur eux comme s’il fût sorti d’un nuage. Poirot s’enfuit, à cloche-pied, la culotte sur les talons, tandis que le muet, avec des cris de bête, serrait la gorge de sa femme.

Des gens accoururent qui travaillaient dans la plaine. Il était trop tard; elle avait la langue noire, les yeux sortis de la tête; du sang lui coulait par le nez. Elle était morte.

Le berger fut jugé par le tribunal de Rouen. Comme il était muet, Picot lui servait d’interprète. Les détails de l’affaire amusèrent beaucoup l’auditoire. Mais le fermier n’avait qu’une idée: c’était de faire acquitter son pasteur, et il s’y prenait en malin.

Il raconta d’abord toute l’histoire du sourd et celle de son mariage; puis, quand il en vint au crime, il interrogea lui-même l’assassin.